Les trous du fromage de l'aide aux chômeurs

Des opérateurs privés font les poches de Pôle emploi.
Mais les sans-travail et les agents du service public ne jouent pas le jeu...



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Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #4 : les bad boys et moi

David Balcain raconte au "Point" son quotidien dans une agence du nord de la France. Cette semaine, il décrit son travail avec les jeunes en difficulté.

Dans mon portefeuille de demandeurs d'emploi, j'ai régulièrement des « bad boys », c'est-à-dire des jeunes hommes de cités sensibles sans emploi, déscolarisés et flirtant avec la petite délinquance. Ils sont à fleur de peau, nerveux, mais aussi attachants ; ils ne supportent pas les contraintes imposées par l'institution – convocations, rendez-vous… Souvent, ils ne comprennent pas ce que mes collègues essaient de leur expliquer et s'énervent à l'accueil. Je dois parfois intervenir pour leur traduire avec bienveillance ce qui leur est demandé.

Compléter un dossier, savoir quelles sont les pièces à fournir, voire écrire, tout cela peut relever pour certains du parcours du combattant. Certains renoncent même par découragement, parfois paresse, à réclamer leurs droits. Le centre communal d'action sociale m'a récemment adressé un jeune homme, Ryan, qui a travaillé un an en métropole après avoir quitté l'île de La Réunion. Sans toit et sans emploi depuis trois mois, il n'avait toujours pas demandé ses droits à l'assurance-chômage. En trois jours, nous avons réglé ce problème et Rayan, enfin indemnisé, va intégrer une formation en janvier.

Que puis-je offrir d'autre que ma bienveillance à ces jeunes que je suis tant bien que mal, passés par la prison, toujours en révolte, mais tellement lucides sur leur vie ? Slimane a reçu des plombs dans les fesses, tirés par un fusil à pompe lors d'une rixe dans son quartier. À présent, il est handicapé d'une jambe en raison de dégâts irréversibles sur son nerf sciatique. Il ne peut plus faire de travaux manuels, il est donc dans l'incapacité de postuler pour des jobs dans le secteur du bâtiment, où il travaillait épisodiquement depuis sa dernière sortie de prison. Avec courage, il a repris un travail à la chaîne dans une usine. Mais pour combien de temps ? Quel employeur voudra lui faire confiance à long terme, tant qu'il garde toute cette agressivité en lui ?

Fuite

Avec ces jeunes, mieux vaut se garder de faire dans la morale, ou dans le jugement. Certains me confient parfois le blues de leur quotidien et leur ras-le-bol. Ras-le-bol de ne rien faire, de n'avoir aucun avenir, de ne servir à rien et de fréquenter sans cesse les mêmes gens, le même lieu. Ils veulent travailler mais ils ne savent rien faire. Alors ils traînent, viennent me voir de temps en temps, on discute, on se projette, on se positionne parfois sur une formation et puis… pas grand-chose. Ils fuient ! Souvent sans diplôme ni qualification, ayant quitté l'école tôt, ils refusent d'entrer en formation. Ce seul mot leur rappelle leur difficile passage au collège ou au lycée, et les crispe.

À la seule pensée de passer sept heures par jour dans un groupe et de se plier aux contraintes qui en relèvent, ils disparaissent. J'ai beau leur expliquer que la formation professionnelle ne ressemble pas à ce qu'ils ont connu dans l'Éducation nationale, peu sont convaincus. Bref, ils voudraient s'en sortir, s'élever, mais beaucoup ne veulent pas faire les efforts nécessaires. Du coup, ils disparaissent en général rapidement des listes de Pôle emploi, en oubliant dès les premiers mois d'actualiser leur situation en « pointant » sur Internet.

Urgence

On n'entend plus parler d'eux, jusqu'au jour où ils sont poussés par l'urgence, après une incarcération ou un passage devant le juge des libertés ou le SPIP (service pénitentiaire d'insertion et de probation) notamment. À ma grande surprise, j'ai été contacté récemment, un dimanche, par un jeune qui était entré en prison le vendredi. Il me demandait de l'aide afin d'obtenir un régime de liberté surveillée, qui nécessite de justifier d'une activité. Lorsqu'une peine de prison les menace, ces jeunes sont prêts à entrer dans n'importe quelle formation, pourvu qu'elle les sauve de la justice. Malheureusement, dès le danger éloigné, ils prennent la poudre d'escampette, laissant une place vacante. Un des derniers qui m'a sollicité a tenu deux jours… Une fois obtenu le document à montrer au juge, plus de nouvelles. « N'importe quelle formation ! », m'avait-il demandé.

Beaucoup de jeunes des quartiers ne sont pas inscrits à Pôle emploi et ne sont donc pas comptabilisés dans les chiffres officiels du chômage… Pour les autres, j'ai toujours l'espoir d'un déclic. Si, très souvent, cela se solde par une déception, il arrive aussi que certains s'en sortent. Le passage par la prison donne à certains l'envie de s'insérer durablement, et nous avons pu efficacement avancer sur leur projet professionnel. Djamel, par exemple, fut un vrai bad boy, qui trafiquait, armé. Père de famille, il s'est rangé : il a travaillé comme salarié puis, il y a deux ans, Djamel a créé son entreprise dans le bâtiment.


 PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)


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Loin des caricatures, les agents de Pôle emploi luttent avec conviction contre le chômage


J'ai été particulièrement marqué par le nombre d'idées reçues et d'amalgames qui ont été exprimés, adressés aux agents de Pôle emploi ou aux demandeurs d'emploi eux-mêmes.

Loin des caricatures, les agents de Pôle emploi luttent avec conviction contre le chômage.

Twitter et les réseaux sociaux en général sont devenus des sources d'informations incontournables à propos de l'emploi et des enjeux qui s'y rapportent. Pour autant, j'ai été particulièrement marqué par le nombre d'idées reçues et d'amalgames qui y ont été exprimés dernièrement, ainsi que par la violence de certains commentaires adressés aux agents de Pôle emploi ou aux demandeurs d'emploi eux-mêmes.

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Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #3 : la farce des contrôles

David Balcain est conseiller Pôle emploi dans le nord de la France. Au "Point", il raconte son quotidien, entre excès de bureaucratie et cruelles réalités.

Pour débusquer certains « touristes » ou « profiteurs » de l'assurance chômage, il suffit parfois de regarder leur mur sur Facebook : les vacances, les plages, les randonnées ou, pire encore, les activités « commerciales » parallèles de type « vendeur indépendant à domicile » foisonnent. J'ai récemment « balancé » un demandeur d'emploi (DE) aux fraudes, un DE à l'ASS (minimum social) qui publiait des choses incroyables sur son mur Facebook : il mettait en avant ses énormes gains (non déclarés) réalisés grâce à ses ventes « pyramidales » et cherchait de nouveaux gogos à appâter. Chacun tire...


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 PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)


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Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #2 : la discrimination, un combat quotidien

David Balcain est conseiller Pôle emploi dans le nord de la France. Au "Point", il raconte son quotidien, entre excès de bureaucratie et cruelles réalités.

Je suis agacé.

Hier, j'ai bouclé le dossier de candidature d'une jeune femme qui recherche un poste de vendeuse en prêt-à-porter. Elle est pleine de vie, dynamique, passionnée... Bref, elle en veut. Et ce n'est pas si fréquent dans le dédale de Pôle emploi. J'adresse son CV avec un long commentaire sur ses qualités, son expérience à un de mes collègues qui œuvre dans la ville limitrophe à la mienne. Il fait partie des conseillers affectés au service Entreprises, présent dans chaque agence. Ces conseillers n'accompagnent plus directement les demandeurs d'emploi (DE), mais ils gèrent les relations avec le monde des entreprises : ils prennent note des offres, sélectionnent et présentent des candidats... Ce collègue est donc censé valider les compétences de ma candidate et faire suivre son CV à l'employeur. Ah, si tout était aussi évident !

Quelques heures, à peine, après l'envoi de la candidature, il m'a transmis son refus de soumettre le dossier de ma jeune DE. Motif  ? Il a décidé qu'elle habitait trop loin de l'emploi proposé  ! Je le rappelle : la ville de la DE et la ville du magasin se touchent… Ce collègue ignore que ce qu'il fait, c'est de la discrimination. Ce n'est pas moi qui le dis, mais la loi. Il devait avoir « piscine » le jour de la formation « lutte contre les discriminations », obligatoire dans le parcours d'un conseiller Pôle emploi. Une simple recherche sur Internet « discriminations + critères » permet de se rafraîchir la mémoire… À cette annonce, je suis tombé de ma chaise, car nous, conseillers de Pôle emploi, sommes censés être les garants de la lutte contre les discriminations en tant que serviteurs du service public de l'emploi.


"Nous sommes confrontés quotidiennement à la discrimination"


J'ai averti mon supérieur hiérarchique. Mais ni lui ni moi ne pouvons passer outre ce collègue. Du coup, la candidature de la jeune fille ne sera pas transmise. Que lui dire  ? La vérité  ? Cela finirait sans faute sur le bureau de notre médiateur. Avec des conséquences qui pourraient être ennuyeuses pour mon collègue. Lui, conseiller entreprise, tient à satisfaire l'employeur, moi, conseiller à l'emploi, je dois favoriser ceux qui en ont le plus besoin. Pôle emploi devra résoudre ce dilemme né avec la création récente des conseillers « entreprise », et qui conduit à ce genre d'absurdités.

La discrimination est un sujet sérieux auquel nous sommes confrontés quotidiennement. C'est comme cela, malheureusement. Mais ce n'est pas une fatalité et souvent à force de persévérance et de candidatures, le résultat est au bout. C'est chaque fois pour moi un challenge. Autant les discriminations par l'âge et le sexe sont assez faciles à surmonter. Elles sont le plus souvent « dans la tête » du DE, convaincu que ses échecs à trouver un emploi sont le fait de discrimination. En travaillant sur l'expérience, les compétences et la confiance en soi, il est possible de « casser » le cercle infernal et de rencontrer des employeurs.


"La discrimination peut conduire au désespoir, au découragement, à l’oisiveté"


En revanche, les discriminations liées à la couleur, à la religion relèvent d'un vrai combat, quasi au corps à corps avec les employeurs. Candidats diplômés ou pas. Certes, quelques-uns sont maladroits comme ce jeune homme qui, lors d'un entretien, avec une grande entreprise a expliqué qu'il faisait le ramadan. Il n'avait pas à parler de ses pratiques religieuses : un entretien doit permettre de souligner ses compétences, sa motivation. Il n'a pas eu le poste et je ne peux que déplorer qu'il ait été si maladroit. À moi de le lui expliquer afin qu'il évite de renouveler ce genre d'erreur. Quoi qu'il en soit pour arriver à obtenir un entretien pour un jeune issu des minorités, d'une couleur un peu foncée, il faut batailler beaucoup plus que pour un jeune Blanc. Et si notre premier porte en plus une barbe alors là, ce n'est pas gagné. Je ne conseille bien sûr jamais de se débarrasser de cet attribut, car il relève de la vie privée, mais je sais que les DE « barbus » n'obtiendront que rarement des postes en contact avec le public. Peut-être est-ce pour cela que nous retrouvons la majorité de ces profils dans la manutention, l'industrie, le bâtiment ou le nettoyage, même s'ils sont parfois diplômés.

Depuis plusieurs années, j'accompagne deux jeunes femmes d'origine maghrébine dans leur recherche d'emploi. Toutes deux ont un diplôme d'études supérieures dans le tertiaire. Elles sont modernes, compétentes, pétillantes, volontaires ; aucune ne porte de voile. Pourtant, alors qu'habituellement, j'arrive à placer ce type de profil en quelques semaines – avec des prénoms d'origine française –, je n'ai pu jusque-là trouver seulement, pour chacune d'elle, un contrat aidé. Nous arrivons avec difficulté à obtenir des entretiens malgré nos dizaines de candidatures. Pour moi, cela ne fait aucun doute que la discrimination est responsable de ces échecs. Je dois à chaque rendez-vous les motiver. Car pour ceux qui ne sont pas soutenus, la discrimination peut conduire au désespoir, au découragement, à l'oisiveté, parfois mère de tous les vices.

(*) Il s'agit d'un pseudonyme


PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)


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Le Perpignanais Jean Bassères, patron de Pôle emploi


Une personnalité d'influence, réputée proche d'Emmanuel Macron

Le haut-fonctionnaire catalan Jean Bassères, homme de l'ombre âgé de 57 ans, est confirmé dans ses responsabilités à la tête de Pôle emploi.

Le directeur général de Pôle Emploi est le Perpignanais Jean Bassères, personnalité d'influence méconnue du grand public. Ce proche d'Emmanuel Macron, énarque, est inspecteur général des finances et diplômé de l'Institut d'études politiques. Âgé de 57 ans, ce Catalan d'influence a dirigé le cabinet de Laurent Fabius en 2000, lorsque ce dernier était ministre de l'Économie, des Finances et de l'Industrie. Il a eu l'actuel Président de la République pour chargé de mission à l’inspection des finances en 2007. Aperçu lors du meeting de lancement de la candidature à l'élection présidentielle de M. Macron, en juillet 2016, ce profil typique du sérail décisionnaire parisien, associé à l'Etat profond, a été nommé à la tête de l'agence publique pour l'emploi en 2011. Cette promotion, qui s'est déroulée lors du mandat de Nicolas Sarkozy, a été suivie d'une reconduction sous François Hollande, en 2014. Le 18 octobre 2017, cet enfant du Roussillon a reçu la bienveillance du conseil d'administration de Pôle Emploi, qui s'est dit favorable au renouvellement de son mandat, à l'unanimité des votants.

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