« Les Règles du jeu » : Le code du bon demandeur d’emploi


En attendant que la courbe du chômage s’inverse, on ne les compte plus, les jeunes en quête d’emploi. Surtout quand ils sont sans diplôme… Pôle Emploi, débordé, s’adresse parfois à des cabinets privés pour lui venir en aide. C’est le cas à Roubaix, où l’entreprise Ingeus, logée dans une grande tour de verre au milieu d’un no man’s land, accueille, avec son aval, des garçons et des filles qui, à vingt ans, n’ont que leur timidité, ou leur morgue, et leur incapacité à s’exprimer pour viatique. Ils ont abandonné l’école, quitté parfois un petit job qui ne leur plaisait pas, fui leur foyer pas toujours très accueillant, ils sont d’abord totalement fermés, ou agressifs, à leur arrivée dans la grande tour. Ils y sont allés de mauvaise grâce, ils n’y croient pas et, avouons-le, nous non plus. Le film, qui en suit une petite poignée, nous dira si nous nous trompons…

Documentaristes expérimentés, Claudine Bories et Patrice Chagnard ont gagné leurs galons avec le premier film qu’ils ont réalisé ensemble, « Les Arrivants », consacré aux demandeurs d’asile. Ils avaient planté leur caméra dans un centre d’accueil et filmé, au fil des jours, sans jamais intervenir, les arrivants de tous bords confrontés à une administration dont ils ne comprenaient souvent pas les exigences. Cette fois, de la même façon, ils ont suivi, dans les locaux du haut de la grande tour, au rythme de plusieurs jours par semaine, une poignée de jeunes chômeurs qui, avec des hauts et des bas, se sont accrochés, pas toujours très assidus mais tout de même motivés par l’allocation (dans le cadre du « contrat d’autonomie » créé sous Fillon par Fadela Amara) d’une bourse mensuelle de 300 euros pendant six mois…

Eux sont nés dans la région, ils ont même, parfois, un BEP, et pourtant, on est d’emblée frappé par leur ressemblance avec les demandeurs d’asile : leur premier obstacle, c’est la parole. Ces jeunes ne l’ont pas. Ou plutôt, ils l’ont « mal ». Et il est, souvent, poignant d’écouter leurs conseillers, aussi patients que psychologues, mais représentants, pour eux, d’un autre monde, tenter, au fil de jours, de leur inculquer ces « règles du jeu » qui, c’est du moins ce qu’ils croient en toute bonne conscience, pourront, bien maîtrisées, leur permettre d’affronter avec succès un entretien d’embauche. C‘est un long chemin escarpé. Qui côtoie l’abîme. Et ne l’évite pas toujours. Malgré toute la bonne volonté déployée, souvent, des deux côtés…

Il y a là Hamid, qui voulait être footballeur et ne croit plus en lui, Lolita, boudinée dans sa doudoune, qui met une heure à sortir, maladroitement, un dossier de son sac à dos et ne sait pas sourire, Kevin, qui n’est jamais à l’heure et ne supporte pas les remontrances, Thierry, le plus décontracté, qui refuse d’être exploité. Ils sont tous attachants, ils sont tous désarmants, ils ont tout à apprendre d’un univers qui, au fond, est d’abord celui des apparences, ces « codes » qui sont un premier sésame, insuffisant mais obligatoire. Des codes qui, en fait, impliquent parfois que l’on travestisse la vérité, pour mieux se vendre. Or, eux ne savent pas mentir….

MON AVIS

Découpé en chapitres, ce documentaire filmé en huis-clos avec de nombreux gros plans peut parfois paraître un peu long et répétitif, mais on le suit jusqu’à la fin sans jamais décrocher. Avançant par à-coups au fil des étapes du fragile « déblocage » des jeunes futurs candidats à une embauche, il est, en effet, à la fois édifiant et terrifiant. Sans tricher, sans en rajouter, il nous fait toucher du doigt l’insondable abîme qui sépare toute une partie de notre jeunesse du monde de l’entreprise qui, en l’état actuel de l’économie, n’est pas prête à l’accueillir. Cet abîme, social et culturel s’avère ici infranchissable : les « héros » du film vont rester à la porte. Ou, après d‘innombrables tentatives infructueuses, parviennent à décrocher un job précaire, qui ne correspond jamais à leur désir. Ou encore craquent, et désertent… Pour qu’il en soit autrement, on le comprend comme jamais, il faut agir en amont. A l’école. C’est là, bien sûr, que les « règles du jeu » s’apprennent. Après, il est trop tard… Un film en forme de douche froide. Mais, aussi, un document précieux, que l’on ne saurait trop conseiller à nos gouvernants, d’aujourd’hui et de demain…

ANNIE COPPERMANN







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