"Rosecelavi" soigne petits et grands bugs de Pôle emploi

  • Imprimer

Depuis bientôt cinq ans, il n'y a pas beaucoup de journées que Rose-Marie Péchallat passe sans se connecter au moins une fois à son site dédié à aider les chômeurs en prise avec Pôle emploi. « Si je ne le fais pas, j'ai ensuite trop de boulot à rattraper », explique cette dynamique retraitée de 63 ans depuis le petit bureau de son appartement situé sur le colline de la Croix-Rousse, à Lyon, d'où elle répond en continu aux demandes d'aide sur le forum de Recours-radiation.

Par son travail et l'expertise qu'elle a pu acquérir, Rosecelavi (son pseudo sur le forum), avec environ 100 000 visites mensuelles revendiquées, est devenue la référence des petits et des grands "bugs" que peut connaître Pôle emploi. C'est elle qui a ainsi alerté la presse après qu'une chômeuse fréquentant son forum eut reçu un courrier de Pôle emploi lui donnant 22 000 ans pour rembourser un trop-perçu de plusieurs milliers d'euros. Le raout médiatique qui a suivi a conduit Pôle emploi a suspendre cette dette. C'est encore Rosecelavi qui a montré que des chômeurs se faisaient parfois radier pour n'avoir simplement pas répondu au téléphone.

Ce jour-là, elle est mi-figue, mi-raisin. La veille, une chômeuse en fin de droits à qui Pôle emploi réclamait plusieurs milliers d'euros n'a obtenu raison qu'à moitié, après avoir suivi ses conseils en saisissant en référé la justice administrative. « La juge l'a sermonnée, lui reprochant d'avoir eu recours à une procédure d'urgence. Mais cela a tout de même eu un effet, puisque Pôle emploi a subitement annulé la dette juste après le dépôt du recours, alors qu'elle se battait depuis plusieurs mois sans succès pour faire valoir ses droits au RSA », explique Mme Péchallat.

Interpeller le plus de monde possible

Le plus souvent, Rosecelavi conseille aux chômeurs d'interpeller le plus de monde possible avec des courriers bien charpentés du point de vue juridique. « Voici le courrier que je vous propose d'adresser au Directeur du Pôle Emploi dont vous dépendez », explique-t-elle par exemple à une assistante maternelle à qui Pôle emploi réclame plus de 24 000 euros. Une aide précieuse pour des chômeurs parfois perdus dans la complexité de la législation et des recours possibles. « Pour la plupart des gens qui viennent sur le forum, cela change d'avoir quelqu'un à leur écoute, alors que Pôle emploi est parfois un mur », explique David, fonctionnaire de 35 ans qui a créé le site après que son parrain a été victime d'une radiation injustifiée.

C'est l'énergie de cette militante proche des associations de chômeurs très marquées à gauche, comme AC !, qui permet au site de fonctionner. Grâce à sa carrière de conseillère Pôle emploi, Mme Péchallat bénéficie de bons contacts au sein de l'organisme, qui l'aident dès que les questions deviennent trop techniques. « La déshumanisation atteint des degrés incroyables. Les courriers sont souvent incompréhensibles et Pôle emploi n'explique presque jamais pourquoi on lui doit de l'argent. C'est inadmissible, c'est comme ça qu'un chômeur a fini par s'immoler à Nantes », lâche celle qui avoue, les larmes aux yeux, avoir été « remuée » par ce terrible suicide d'un intérimaire privé d'indemnités devant une agence, en février.

Sa grande victoire a été de faire bouger l'organisme sur les règles de radiation. Après de nombreuses alertes, Pôle emploi a accepté de mettre un terme, fin 2012, à la rétroactivité des radiations, qui conduisaient certains chômeurs à devoir rembourser des indemnités déjà perçues en plus de subir une sanction. « Depuis, le traitement des dossiers de radiation s'est amélioré », convient-elle. Son grand sujet est désormais la récolte des trop-perçus. « Pôle emploi a mis la pression pour récupérer des sommes qui ne sont la plupart du temps pas du fait d'une fraude, mais d'une simple erreur de déclaration de chômeurs, ou même parfois de Pôle emploi lui-même », explique Mme Péchallat.

Ignorée par la direction

Son action acharnée irrite au sein de l'institution. La direction l'ignore totalement, et le médiateur de Pôle emploi, Jean-Louis Walter (ancien syndicaliste CFE-CGC), officiellement chargé de traiter des recours adressés par les chômeurs, la soutient seulement du bout des lèvres. « Elle travaille sérieusement , mais il faut qu'elle fasse attention à ne pas toujours tirer dans tous les sens », lâche-t-il. « Elle écrit dans chaque cas aux députés, au ministre du travail, à la direction de Pôle emploi, au défenseur des droits, qui ensuite m'écrivent à leur tour. Tout cela me fait perdre du temps que je ne peux pas passer sur les dossiers », se plaint il.

Rose-Marie Péchallat estime pour sa part que « les services du médiateur répondent en deux mois, quand ils répondent, alors qu'il s'agit de situations où les chômeurs n'ont même pas de quoi se nourrir. Si on court-circuite le médiateur, c'est dans l'espoir qu'il y en ait au moins un qui se bouge dans le tas. Je suis persuadée qu'il suffirait que Pôle emploi ouvre une ligne d'urgence avec des gens compétents ou que le médiateur s'inspire du fonctionnement de notre site pour régler la plupart des problèmes ».

Les syndicats, cogestionnaires de l'Unedic, ne sont pas plus attentifs à son travail. « Aucun négociateur de convention ne m'a jamais demandé mon avis », déplore-t-elle. « Ils ne gèrent pas l'assurance chômage en bon père de famille, mais en brutes épaisses. Moins de 50 % des chômeurs sont indemnisés et les règles sont rendues délibérément complexes pour passer des gens à la trappe », explique celle qui se débat dans le système parfois kafkaïen de l'indemnisation. Son énervement la pousse même à qualifier Pôle emploi « de système totalitaire qui ne justifie jamais ses décisions et qui n'explique pas comment y faire recours ».

Derrière elle, une orchidée, offerte par une chômeuse reconnaissante, l'apaise. « Mais les plus beaux remerciements sont les lettres qui me sont adressées par des chômeurs qui expliquent que leur combat contre Pôle emploi leur a permis de retrouver leur dignité », défend Mme Péchallat, qui ne voit décidément le salut des chômeurs que dans la lutte contre l'organisme.

@ Jean-Baptiste Chastand pour Le Monde

PI ChastandJean-Baptiste Chastand

Journaliste au Monde depuis 2009, je m'occupe des questions d'emploi et de social au sein du service politique depuis septembre 2011. Auparavant, je travaillais sur les desks du site Internet. Passé du "web" au "bimédia", du HTML au PLFSS, je n'en garde pas moins un attachement pour tout ce qui se rapproche de près ou de loin du journalisme en ligne.

>> Le blog de Jean-Baptiste Chastand (Le Monde) | En quête d'emploi