Le documentaire qui dérange Pôle emploi

INTERVIEW Pour "Pôle emploi, ne quittez pas !", Nora Philippe a filmé le quotidien d'une agence du "93". Rencontre avec une réalisatrice qui dénonce les clichés encore trop nombreux sur ce sujet douloureux.

Pendant trois mois, Nora Philippe s'est immergée dans le quotidien d'une agence Pôle emploi de Seine-Saint-Denis. Samia, Corinne, Thierry, Zuleika et les autres sont confrontés au jour le jour à des directives contraignantes, tentant de trouver du travail là où il n'y en pas. Pour la sortie de son documentaire "Pôle emploi, ne quittez pas !", la jeune réalisatrice revient sur son expérience et explique pourquoi aujourd'hui la direction de Pôle emploi estime qu'il faudrait plutôt étouffer son film.

Pourquoi avoir choisi le format du documentaire pour traiter du sujet "Pôle emploi" ?

Dans le champ du cinéma, la représentation de l’emploi ou du chômage existe assez peu dans ses problématiques contemporaines alors que le sujet concerne absolument tout le monde. Je viens du documentaire, c’est un outil que je maîtrise et c’est surtout un outil de rencontres. Créer un espace de réflexion commun entre les gens qui sont filmés, qui ont participé au projet, puis les gens qui le voient, et éventuellement les politiques et les journalistes, c’est cela l’idée sous-jacente à la réalisation de ce long métrage documentaire et l’objectif de sa sortie en salles.

Pourquoi avoir choisi de vous immerger dans le quotidien d’une agence ?

Le documentaire en immersion repose sur un engagement personnel très fort. On reste très longtemps dans le lieu que l’on filme, permettant ainsi d’approfondir son approche. Cette réalité qui s’appelle "Pôle emploi" est souvent traitée de manière schématique et idéologisée par les médias. L’idée, c’était de m’installer dans une agence et d’observer cette réalité quotidienne pendant trois mois. Les agents, je les ai rencontrés longtemps auparavant et en tout, j’ai travaillé sur ce projet pendant quatre ans. Je voulais offrir un point de vue qui soir respectueux de la réalité filmée, qui ne soit pas prisonnier d’impératifs de communication ou d’impératifs politiques, donc qui soit totalement indépendant et qui soit sensible.

Comment êtes-vous tombée précisément sur cette agence de Seine-Saint-Denis ?

Dès le départ, je voulais filmer les travailleurs de Pôle emploi dans une seule agence, en respectant une unité de lieu. Il est difficile de tenir un propos global sur l’emploi : les médias, justement, se chargent de le faire en permanence dès que les chiffres du chômage tombent. En revanche, chaque agence est différente, chaque équipe est différente, chaque bassin d’emploi est différent et je voulais l’affirmer. Je voulais tourner dans une agence généraliste et fusionnée ANPE et ASSEDIC (placement et indemnisation) à une époque où la création de l’entité Pôle emploi venait d’advenir et toutes n’étaient pas fusionnées encore. Je voulais aussi une agence où l’équipe fonctionnait bien et qui puisse m’accepter, être partie prenante du projet. Finalement, c’est la direction de Pôle emploi, après m’avoir donné l’autorisation d’ensemble sur le projet, qui m’a indiqué cette agence.

Comment leur avez-vous présenté le projet ?

Toutes les personnes que j’ai filmées étaient d’accord et ont signé. Je leur avais présenté comme un projet documentaire sur le long terme s’attachant à saisir la réalité des conditions de travail quotidiennes des agents de Pôle emploi. Avec certains d’entre eux, nous avons beaucoup échangé sur nos vies et nos métiers, ce qui explique peut-être le côté miroir sans tain du film. S’ils ne regardent jamais la caméra, c’est sans doute parce qu’ils m’avaient intégré à leur équipe. Après, on se pose tout le temps la question de ne surtout pas les trahir. La charge éthique de ce métier est énorme.

Quels ont été leurs retours après avoir vu le film ?

Pour ma part, je sais en conscience que je suis juste par rapport à ce que j’ai vu. Si j’avais voulu faire un film accusateur, j’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait. Mais les services de communication ont estimé pour une certaine part que le film ne respectait pas l’image qu’ils voulaient que Pôle emploi ait auprès du grand public. Ce film met en scène des hommes et des femmes qui offrent une réflexion critique sur Pôle emploi et remettent parfois en cause les directives nationales lorsqu’elles sont contradictoires avec la réalité du terrain : ils ont eu ce courage-là. Je sais qu’ils ont été par conséquence l’objet de pressions de la part de leur hiérarchie. Celle-ci devrait au contraire écouter ces revendications parce que la réalité de Pôle emploi, c’est le terrain, 87% de leurs employés y travaillent. Si les agences estiment qu’elles ne peuvent pas faire leur travail et qu’elles sont mécontentes, il semblerait juste de les écouter.

Votre documentaire valorise une profession assez méconnue et lève le voile sur une parole très peu entendue.

Certaines associations militantes de chômeurs ont trouvé que mon film humanisait par trop ces bureaucrates qui malmènent les chômeurs… Tandis qu’à la direction de Pôle emploi, ils estiment qu’il faudrait plutôt étouffer le film. Ces paradoxes sont intéressants ! En tout cas, s’il y a quelque chose à préserver dans cette Babel d’opinions divergentes, c’est vraiment que le film s’intéresse à des gens qui essaient – comme vous et moi – d’exercer leur métier avec dignité et de lui trouver du sens. Et le sens de leur métier – la raison pour laquelle ils ont signé à Pôle emploi – consistait bien à aider les demandeurs d’emploi. Comme nous tous, face à la bureaucratisation folle, face à l’informatique qui délire, face à un langage qui se réduit à des sigles que personne ne comprend, certains essaient de résister et d’autres lâchent prise.

Comment on vit aujourd’hui du cinéma documentaire ?

Mal, puisque c’est un genre sous-financé. Plusieurs sociétés de production ont quitté le projet car elles ont estimé qu’il n’y avait pas assez d’argent à trouver sur ce film : personne ne voulait financer un film sur Pôle emploi, mais tout le monde trouvait l’idée géniale. Il a donc fallu le faire avec très peu de moyens et finalement grâce à l’engagement d’une société qui a rendu le film possible, Gloria Films. Il faut des films militants ou choc, des films au discours clairement identifiable. Le documentaire en immersion ne se vend plus ou mal. L’humanité ne rentre pas dans des diagrammes, ce film non plus n’entre pas dans des diagrammes.

Au terme de cette longue observation, avez-vous des solutions concrètes pour faire progresser le fonctionnement général de Pôle emploi ?

Ce n’est pas mon métier de proposer des solutions, qui plus est parce que ce sont des questions très larges qui dépassent Pôle emploi. Ce que je peux dire, c’est que ce film était l’occasion pour la direction de Pôle emploi et le Ministère d’ouvrir une réflexion, plutôt que de pratiquer le repli et l’attaque. Il faudrait inviter chez Pôle emploi des penseurs, des philosophes, des sociologues et cesser d’avoir les yeux rivés sur la performance. Et ne plus formaliser des discours stigmatisant contre les uns et les autres. Les chômeurs ne sont pas des assistés et les agents de Pôle emploi ne sont pas des bourreaux. Le problème est ailleurs…

 Laure Croiset



Pole Emploi, ne quittez pas - Interview par LEXPRESS



Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir