Pôle emploi m’a envoyée vers une formation fantôme

Convoquée pour mon premier rendez-vous de future créatrice d’entreprise, je me pointe toute en joie à 9 heures pétantes chez C3 Consultants, le cabinet à Paris vers lequel m’a orientée Pôle emploi. J’en suis au tout début de mon chemin de demandeuse d’emploi et mon conseiller m’a déjà dit que des offres dans mon secteur, il n’en avait pas. Cela semblait l’arranger de me proposer cette demi-journée destinée à étudier et évaluer mon projet, cela lui permettait d’inscrire une action dans mon dossier.

Toute motivée à l’idée d’avoir des accompagnateurs qualifiés à mon service, je me présente donc dans ce local mal indiqué tout au fond d’une cour, à côté des parkings. La standardiste a l’air désolée de me voir arriver et ne dispose d’aucune fiche d’aucune sorte sur ce qui se passe dans ses bureaux. Tout ce qu’elle sait, c’est que les stagiaires en provenance de Pôle emploi font chou blanc ces jours-ci :

« Hier, le formateur n’est pas venu, alors je ne pense pas qu’il viendra.

– Mais vous avez son nom et son téléphone ? On peut le joindre ?

– Non, mais vous pouvez vous asseoir en attendant que le responsable arrive. »

« Nous sommes en dépôt de bilan »

Elle me laisse dans la salle d’attente, avec pour seule compagnie quelques offres d’emploi pour des postes de jardiniers à la mairie de Paris affichées aux murs, des journaux gratuits vieux de plusieurs mois, une machine à café et des toilettes bouchées.

Lorsque vingt minutes plus tard arrive le responsable de C3 Consultants, il m’explique :

« Le prestataire qui devait faire la formation ne travaille plus pour nous. Nous sommes en dépôt de bilan et malgré cela, Pôle emploi continue de nous envoyer des gens. »

Il devrait être gêné que je me sois déplacée pour rien mais pour une raison que je ne m’explique pas, il est tout sourire, surtout pressé que je déguerpisse le plancher. C3 Consultants ressemble bien à une boîte sur le point de fermer.


MAKING OF


Nous avons appelé Pôle Emploi. Après quelques vérifications, le service de com’ nous explique que la situation rencontrée par Marianne K (qui témoigne sous pseudo) est effectivement « possible mais assez exceptionnelle ». Le cas serait isolé et surtout « pas représentatif du travail fourni par ailleurs par C3 Consultants ». Philippe Vion-Dury


« Parfois j’ai honte de travailler ici »


Puisque ma matinée se retrouve libre, je décide d’aller informer mon conseiller Pôle emploi qu’il m’a orientée vers une impasse. Il est en vacances mais la personne à l’accueil me reçoit très gentiment. S’entame un dialogue surréaliste :
« Bonjour, je suis juste venue vous prévenir que vous m’avez envoyée vers une formation qui n’existe pas.
– Comment ça ? Mais on n’arrête pas de leur envoyer du monde à C3 Consultants, je ne comprends pas. Personne ne nous a dit qu’il y avait un souci !
– Je suis la première personne dont la formation est annulée qui vous le dit ?
– Apparemment oui puisqu’on continue de faire appel à eux !
– Vous savez, il y a un moyen simple de savoir que votre prestataire a des soucis, c’est d’ouvrir la presse. (Je sors mon smartphone pour lui montrer.) Voyez, dans Google actualités, sur Internet, je tape “ C3 Consultants ”. Et là je découvre qu’ils ont été placés en redressement judiciaire. Même si personne ne vous a prévenus, vous auriez pu le savoir très simplement comme je viens de le faire.
– (...) Parfois j’ai honte de travailler ici.

– Je suis surtout très inquiète si vous payez des formations qui n’existent pas !

– Avec le déficit qu’on a déjà, on ne peut pas se permettre de jeter l’argent par les fenêtres. En attendant, comme je veux quand même vous aider à avoir une formation, voici le nom d’un autre organisme, qui est très bien mais il n’y a jamais de place, c’est toujours complet.
– Oui, et donc vous pouvez m’aider à décrocher une place en les appelant ?
– Non, je n’ai pas leur numéro mais je vous conseille de faire le forcing pour avoir une place. Je vous laisse mon e-mail. Et je fais remonter l’information à la direction, pour qu’on arrête de travailler avec C3 Consultants. »
Le lendemain, quand je la relance par e-mail, elle me répond qu’elle a fait remonter l’info à la direction « qui fera, j’espère, le nécessaire rapidement ».
C3 Consultants m’a finalement rappelé pour me reproposer une date :
« Il y a eu un quiproquo dans le planning et la boîte va être reprise dans tous les cas, on ne laisse pas les demandeurs d’emploi dans la nature. »


MAKING OF


La procédure de redressement judiciaire de C3 Consultants est en cours. Les liquidateurs remettront un pré-rapport avec les offres de rachat de la société le 28 août. Selon nos informations, un repreneur s’est déjà manifesté. Pour Pôle Emploi, qui travaille depuis trois ans avec C3 et se trouve lié par contrat jusqu’en 2015, il faut attendre la fin de cette procédure pour décider ou non de suspendre ou mettre fin à ces prestations. En attendant, il faudra “trouver des solutions de rechange adaptées et personnalisées”, pour ne pas laisser les demandeurs livrés à eux-mêmes. PVD


Deux enquêtes en cours

La conseillère valeureuse peut avoir honte que Pôle emploi travaille avec un organisme dont on peut lire que :
son PDG a été écarté par la justice : le patron a été dessaisi de ses fonctions pour « manque de rigueur dans la gestion de l’entreprise et des risques qui en découlent » ;
deux enquêtes préliminaires sont en cours. L’une est ouverte par le parquet de Nantes pour abus de biens sociaux. L’autre est menée par le parquet de Bobigny pour une éventuelle fraude aux contrats aidés dans le département de Seine-Saint-Denis.

Sa honte vient sans doute plus largement des dysfonctionnement dans les marchés privés de reclassement de chômeurs pointés par la Cour des comptes ?

Reste la question essentielle : est-ce que C3 Consultants continue à facturer à Pôle emploi des formations dont aucun chômeur n’est allé dire qu’elle n’avait jamais existé ? La conseillère avec qui j’ai échangé « n’a pas cette infirmation ».


MAKING OF


Sur la question des facturations de prestations non fournies, Pôle emploi se veut rassurant : la situation ne leur coûtera rien puisque les signatures des demandeurs sur une feuille de présence est obligatoire pour effectuer le règlement. Notre apprentie créatrice d’entreprise nous a confirmé qu’elle n’avait rien eu à signer. PVD


 Marianne K



Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir