Discriminations inversées chez Pôle emploi ?

Pour Sihem Souid, l'ascenseur social du monde du travail est bloqué dans les deux sens. Analyse.

Par SIHEM SOUID*

La parution des derniers chiffres du chômage confirme qu'aujourd'hui le retour au plein emploi n'est plus qu'une chimère. Il est avéré qu'il existe, et ce depuis plusieurs années, un chômage profondément structurel, véritable variable à part entière de nos politiques économiques. Cela n'a plus à être prouvé, le travail, qui durant les Trente Glorieuses était synonyme d'intégration et d'épanouissement personnel, est devenu peu à peu sélectif et vecteur d'une fracture sociale et d'un malaise grandissants.

Et quelle sélection ! Pléthore de lois et de réglementations ont été mises en place avec plus ou moins de succès pour lutter contre les discriminations à l'embauche, lesquelles foisonnent pourtant toujours davantage. Parmi les plus répandues, on peut citer celles liées à l'origine, au sexe, à l'orientation sexuelle, à l'âge, ou encore au lieu de résidence, aux diplômes, aux qualifications et au statut social du travailleur.

Force est de constater que de nouvelles discriminations, jusque-là peu reconnues, se développent dangereusement. On pourrait les qualifier de "discriminations inversées", touchant des demandeurs d'emploi diplômés et/ou qualifiés, dont les compétences et l'historique professionnels jouent en leur défaveur. Pour ces personnes, l'ascenseur social du monde du travail est bloqué dans les deux sens. Plus précisément, ces demandeurs d'emploi peinent à accéder à des professions correspondant à leurs qualifications, mais également à des postes hiérarchiquement inférieurs.

Par exemple, Christian, ancien P-DG de plusieurs sociétés, ne parvient pas, depuis bientôt deux ans, à retrouver un emploi équivalent (ou presque) dans son domaine d'activité, faute d'offres adéquates suffisantes. Ainsi se voit-il aujourd'hui dans l'obligation de rechercher un travail moins qualifié. À première vue, cela pourrait paraître chose aisée, mais ce n'est en réalité que le début d'un long parcours du combattant... Lors des divers entretiens auquel il assiste (quand il arrive à cette étape du recrutement), on lui oppose généralement sa "surqualification" par rapport au poste à pourvoir. Or ceci constitue pour Christian un obstacle de taille, dans la mesure où les employeurs rechignent souvent à embaucher de tels candidats, pensant devoir leur verser, du fait de leur valeur ajoutée, une rémunération plus élevée que celle qu'ils pourraient proposer à une personne moins qualifiée.

Manque de moyens

De même, les curriculum vitae de candidats surdiplômés ou surqualifiés éveillent chez les recruteurs une certaine méfiance, lesquels s'interrogent en effet sur la cohérence de la demande au regard du parcours du postulant. "Ne sera-t-il pas inadapté au poste ? Supportera-t-il le poids de la hiérarchie, lui qui a eu plusieurs salariés sous ses ordres ? Ce choix ne découle-t-il pas d'une situation personnelle ou familiale complexe risquant de remettre en cause l'efficacité de son travail ?" Autant de questions que l'on retrouve bien souvent au sein des services des ressources humaines...

Le problème est le même pour de jeunes actifs qui cumulent bien souvent de nombreuses années d'études, voire plusieurs diplômes, sans pouvoir les mettre à profit dans des postes qui correspondent sur le papier à leur profil, mais qui exigent en pratique une expérience professionnelle qu'ils n'ont pas en leur possession en tant que débutants. Ces classes bien particulières de demandeurs d'emploi se tournent donc logiquement vers les institutions étatiques pour intégrer ou réintégrer le monde du travail. Or Pôle emploi peine à remplir cette mission...

Prenons le cas de Mounia, ayant un diplôme d'ingénieur bac + 5. Elle témoigne s'être vu proposer des postes inadaptés à son parcours, notamment du fait d'une mauvaise compréhension de celui-ci par son conseiller. Plus encore, elle regrette le manque, voire l'absence, de conseils de la part de ses interlocuteurs, qui sont pourtant censés lui en fournir. Au regard du nombre de chômeurs inscrits à Pôle emploi, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi ces entretiens, voulus d'accompagnement, sont dans les faits de brefs contrôles de la motivation de l'allocataire des indemnités de chômage à rechercher activement un emploi... Ce manque de moyens et de personnel entraîne bien d'autres dysfonctionnements.

Délais d'attente

Ainsi Mounia affirme-t-elle avoir été contactée pour des recrutements annulés par la suite, ou encore avoir postulé via Pôle emploi à un poste en contrat à durée indéterminée, sans avoir pu prendre connaissance de précisions indispensables quant au statut proposé. Elle déplore également le manque d'outils adaptés aux exigences actuelles du monde du travail. En outre elle met en lumière un constat inquiétant : toutes les entreprises travaillant en partenariat avec Pôle emploi ne sont pas sérieuses : réponses tardives suite à certains entretiens (délais d'attente pouvant aller jusqu'à six mois !), discriminations à l'embauche, etc. Or de tels événements se multiplient à cause du manque flagrant de communication constaté entre les différents acteurs intervenant dans les processus de recrutement.

Comme nous l'avons souligné, Pôle emploi ne permet pas d'échapper aux discriminations inversées auxquelles nous avons fait référence plus tôt. Au contraire, le manque de communication des uns et des autres multiplie de telles situations, décourageant à force les demandeurs d'emploi. D'ailleurs beaucoup d'entre eux, comme Mounia, se tournent vers des réseaux sociaux professionnels, généralement payants. Mais là encore les discriminations persistent et signent, avec de petites phrases clôturant les entretiens telles que "si vous n'acceptez pas nos conditions, des dizaines de personnes attendent derrière vous et les accepteront, vous savez".

De telles réflexions, à la fois causes et symptômes de la pression exercée sur les demandeurs d'emploi, poussent ces derniers vers une précarité inévitable et subie, créant de ce fait ceux que l'on qualifie de "travailleurs pauvres" (leur emploi n'exclut plus la pauvreté) ou "d'inemployables" (chômeurs de [très] longue durée, souvent en situation d'exclusion sociale). C'est ainsi que de nombreux actifs se retrouvent fragilisés dans leurs vies personnelles (absence de domicile fixe, "mal-logement", cumul de plusieurs emplois précaires...), et ce en totale discordance avec les principes de l'État-Providence chers à notre pays. Or, rappelons qu'en France le travail est un droit, droit menacé aujourd'hui par un chômage structurel et une précarité de l'emploi, droit que l'État ne parvient plus à protéger comme il le devrait...

Alors à l'heure où tous les regards sont tournés vers l'assistanat financier des chômeurs, qu'en est-il de l'accompagnement qui leur est prodigué par l'État dans leur recherche d'emploi ? Car le coût du chômage dépasse la simple dimension pécuniaire de ce dernier, cette dimension dissimulant une réalité teintée de honte et d'angoisses, en témoigne la dernière immolation d'un chômeur dans les locaux de Pôle emploi... Indignons-nous, comme le disait Stéphane Hessel !

* Sihem Souid est membre du cabinet de Christiane Taubira







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