Pourquoi Pôle emploi n’inspire plus confiance


Je reproduis ici une interview faite par Jean Bernard Gilles de Sud Ouest Dimanche parue ce jour (réservée aux abonnés)  avec cette introduction :


 “Selon le chercheur Michel Abhervé, les dysfonctionnements de Pôle emploi tiennent à l’explosion du chômage de masse. Il doute de la réalité des 500 000 postes non pourvus“

"Sud Ouest Dimanche". Pourquoi les Français ne font-ils plus confiance à Pôle emploi pour retrouver du travail ?

Michel Abhervé. La réforme récente de Pôle emploi, qui a réuni dans la même entité l'Assédic et l'ANPE, a été mal conduite dans un moment inopportun. On a voulu unifier ces deux organisations en une seule entité en 2007-2008, au moment où le chômage déclinait, mais sa mise en œuvre s'est déroulée à une période où le chômage explosait.

Pôle emploi a été alors contraint de concentrer l'essentiel de son énergie sur l'indemnisation des chômeurs, car cela grondait dans les files d'attente, au lieu de se mobiliser sur sa mission d'accompagnement des chômeurs.

Les moyens de Pôle emploi ont pourtant été augmentés…

C'est vrai. Près de 4 000 postes ont été créés par le nouveau gouvernement, après que 2 000 ont été supprimés par le précédent. Il y a 50 000 agents à Pôle emploi.

Vu l'augmentation du chômage, le taux d'encadrement des demandeurs d'emploi dans leur accompagnement ou leur recherche de travail a en fait baissé. C'est la vérité des chiffres.

Êtes-vous favorable à la régionalisation des politiques de l'emploi ?

Je vois bien que parmi les présidents de Région, notamment en Aquitaine, on revendique un transfert complet de cette responsabilité au niveau régional. Les ministres s'y sont clairement opposés. Le système actuel n'est certes pas satisfaisant, mais je note que tous les présidents de Région ne sont pas sur la même ligne.

Je crois au fond qu'il est difficile de régionaliser ces politiques de l'emploi, car la négociation des conditions d'indemnisation des chômeurs est aujourd'hui nationale, sous la responsabilité des partenaires sociaux. On n'a vraiment pas besoin aujourd'hui d'une nouvelle phase de « Meccano institutionnel », déstabilisatrice par nature.

Vous ne croyez pas au chiffre de 500 000 emplois non pourvus en France. Pourquoi ?

Je ne parviens pas à savoir d'où vient ce chiffre. J'entends parler ici de 300 000 postes à pourvoir, là de 500 000. Comment tout cela est-il calculé ? On met de surcroît sur le même plan des emplois à temps partiel et des CDI à plein-temps.

Dans les services à domicile, les besoins sont surtout le matin au lever et en soirée lors du coucher. Cela ne fait pas un temps plein. Dans la santé, on manque d'infirmiers, mais pourquoi n'a-t-on pas ouvert les places dans les formations initiales ? Enfin, je ne sais pas où se trouvent les 100 000 emplois verts dont on nous parle.

Certains métiers ne manquent-ils pas d'attractivité ?

Les métiers de bouche sont boudés, mais les horaires y sont difficiles à tenir pour des jeunes qui démarrent. Les métiers du funéraire peinent aussi à recruter. Il y a beaucoup d'emplois saisonniers agricoles que Pôle emploi estime difficiles à pourvoir. Le bâtiment a revu à la hausse ses salaires. Les boulangers ciblent désormais des jeunes de 23 ou 24 ans plus installés dans la vie et plus à même d'accepter des horaires décalés. Mais il y a, c'est vrai aussi, des métiers de niche en manque d'image, dans l'aéronautique ou l'hôtellerie.

Pourquoi certaines entreprises recrutent-elles elles-mêmes ?

Ces rendez-vous directs se multiplient. Je m'interroge tout de même sur les motivations réelles de ces opérations. Elles démontrent une volonté de se passer de Pôle emploi, c'est incontestable. Mais elles sont aussi de grosses opérations de communication qui attirent les regards. Où sont les bilans d'embauche trois mois plus tard ?

Pour ces entreprises, c'est aussi une occasion de se constituer des viviers dans lesquels elles piocheront en fonction de leurs besoins ultérieurs. Ce serait le job de Pôle emploi de le faire, mais aujourd'hui, ses urgences sont ailleurs, dans le traitement social du chômage de masse.

Le diplôme reste-t-il la meilleure garantie anti-chômage ?

Il demeure en effet la moins mauvaise des protections contre le risque de chômage, même si tous n'ont pas, loin s'en faut, le même caractère opérationnel sur le marché de l'emploi.

Et puis, en période de crise, l'effet réseau d'anciens d'une même formation supérieure est un atout incontestable. On aura plus de chances de trouver un job si on est fils de professeur vivant au centre de Bordeaux ou de Lyon, titulaire d'un bac + 3, que fils d'ouvrier sans diplôme dans un village de Dordogne. Il n'y a pas de doute là-dessus, et il faut inciter les jeunes à profiter au maximum de l'école et de l'université.

@ Michel Abhervé pour Alternatives Economiques

Michel Abhervé

Professeur associé à l'université de Paris Est Marne la Vallée, il y enseigne l'économie sociale et les politiques publiques dans une licence professionnelle « Management des organisations de l'économie sociale ». Il a mis en place la possibilité de suivre cette formation en apprentissage. Il intervient également dans le Master rénové «Management de l'insertion dans l'économie sociale et solidaire » et contribue à l'animation du site ressources pour l'économie sociale www.univ-mlv.fr/ecosoc.

Michel Abhervé a exercé des responsabilités politiques en étant pendant plus de 20 ans élu à Evry et au conseil régional d'Île-de-France. Il a en particulier suivi des dossiers concernant l'insertion, la formation professionnelle, assuré la présidence de l'Union nationale des missions locales, et vient de suivre pour les employeurs de l'économie sociale le Grenelle de l'insertion, à travers un blog

>> Le blog de Michel Abhervé (Alternatives Economiques)


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