A Marseille, Pôle emploi rechigne à aller dans les cités

C'est peu dire que Pôle emploi et les missions locales – les organismes chargés de suivre les chômeurs de moins de 26 ans – souffrent dans les quartiers Nord de Marseille d'une image dégradée. Moins de 1 000 jeunes de moins de 25 ans sont inscrits dans l'agence Pôle emploi du 14e arrondissement alors que celui-ci, l'un des plus pauvres de Marseille, compte 60 000 habitants et un taux chômage des jeunes qui dépasse les 40 % dans plusieurs quartiers. Faute de pouvoir prétendre au revenu de solidarité active (RSA), la plupart des jeunes des quartiers ne prennent de fait même pas la peine de venir s'inscrire.

Lire aussi : A Marseille, un marché de l'emploi opaque

« Pôle emploi et les missions locales sont un parcours du combattant pour nos jeunes. Mon fils y est inscrit depuis un mois, on ne lui a encore rien proposé », explique Soraya Larguem, membre du Collectif des quartiers populaires de Marseille, qui regroupe plusieurs associations intervenant dans les quartiers Nord. « Notre public est dans l'urgence, il a besoin de réponses rapidement, or Pôle emploi met toujours du temps à donner des solutions », abonde Sofiane Majeri, conseiller d'insertion dans le centre social Agora, situé dans la cité de La Busserine.

INCOMPRÉHENSION

« Les chômeurs veulent tout, tout de suite. Mais la vie ne se passe pas comme ça », lâche, en écho, une conseillère Pôle emploi, qui explique que la moindre entrée en formation demande des démarches poussées. « Le jeune est un consommateur. S'il ne trouve rien chez nous, il zappe », abonde Christian Cornu, responsable de l'antenne du 14e de la mission locale, qui assure « essayer de faire que chaque entretien se termine par une proposition concrète ».

Mais l'incompréhension est parfois bien plus fondamentale. Quand ils voient arriver des jeunes en retard, parfois sans même s'excuser, les agents de Pôle emploi ne peuvent pas s'empêcher de penser qu'il sera difficile de les caser en entreprise. « Est-ce que des personnes qui ne prennent même pas la peine de s'inscrire à Pôle emploi cherchent vraiment du travail ? On peut se le demander. On est quand même situé juste à côté des cités », estime notamment Annie Lopez, la directrice de l'agence Carré Gabriel, située au cœur du 14e arrondissement, mais en dehors des cités.

PÉTITION DE REFUS

« Pour certains jeunes, sortir de la cité pour aller à l'agence, même juste à côté, demande un effort psychologique souvent compliqué. Les jeunes des quartiers vont postuler là où il y a quelqu'un qui leur ressemble, or ce n'est souvent pas le cas à Pôle emploi, justifie en retour M. Majeri. Nous sommes seuls à gérer la frustration. » Sans compter que nombre de jeunes pensent que Pôle emploi ne leur servira pas à grand-chose, surtout face aux discriminations d'adresse ou d'origine dont ils estiment être victimes.

Si les personnels des missions locales viennent bien faire quelques permanences dans les cités, c'est avec pour objectif de ramener ensuite les jeunes dans les antennes officielles. De son côté, Pôle emploi ne s'y rend pas ou presque. Préfète déléguée à l'égalité des chances, Marie Lajus estime nécessaire de changer cela : « Il faut sortir les agents des agences, même si ce n'est pas toujours professionnellement très confortable. »

Depuis janvier, elle tente de convaincre les conseillers de faire des permanences dans les centres sociaux des quartiers difficiles. Si une première tentative a eu lieu le 21 janvier, l'expérience bute sur les réticences des agents. Une pétition de refus a circulé à l'agence Carré Gabriel. « Les agents ne veulent pas y aller pour des raisons de sécurité, même si les conventions prévoient des garanties », explique Mme Lopez, la directrice de l'agence. Pour l'instant, aucun conseiller de son agence ne semble prêt à aller faire une des neuf permanences prévues par Mme Lajus.

Lire aussi : A Marseille, la tension quotidienne d'une agence Pôle emploi

« Croire qu'on va résoudre les problèmes en mettant le service public de l'emploi dans les cités est une idée complètement fausse. Il faut que les jeunes comprennent qu'ils ne trouveront pas d'emploi en bas de leur tour. Notre rôle n'est pas d'aller chercher un jeune qui n'a pas l'intention de venir », abonde Brigitte Cavallaro, directrice de la mission locale de Marseille, qui conteste fermement que les jeunes qui veulent vraiment travailler échappent à ses services. Sauf peut-être ceux qui vivent du trafic de drogue. « On ne convaincra pas les délinquants de venir à la mission locale alors qu'ils peuvent gagner 300 euros par jour dans la rue », estime-t-elle.

@ Jean-Baptiste Chastand pour Le Monde

PI ChastandJean-Baptiste Chastand

Journaliste au Monde depuis 2009, je m'occupe des questions d'emploi et de social au sein du service politique depuis septembre 2011. Auparavant, je travaillais sur les desks du site Internet. Passé du "web" au "bimédia", du HTML au PLFSS, je n'en garde pas moins un attachement pour tout ce qui se rapproche de près ou de loin du journalisme en ligne.

>> Le blog de Jean-Baptiste Chastand (Le Monde) | En quête d'emploi





Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir