A Marseille, la tension quotidienne d'une agence Pôle emploi

Difficile de trouver l'agence. Bien qu'ils soient situés en plein cœur des quartiers Nord, juste à côté de certaines des cités les plus sensibles de Marseille, il faut zigzaguer entre les entrepôts de la zone franche pour tomber sur les locaux d'un des Pôle emploi réputés les plus durs de France : celui de Carré Gabriel. L'agence numéro 13 364 accueille tous les chômeurs du 14e arrondissement, un des plus pauvres de la ville.

Entre 8 h 30 et 16 h 15, les locaux de Carré Gabriel, flambant neufs, désemplissent rarement. « La première chose qu'on apprend ici, c'est que les chômeurs préfèrent venir directement que passer par Internet », explique la directrice, Annie Lopez. « Les gens des quartiers Nord ont besoin de parler, ne s'adresser qu'à une machine les rend fous », abonde Jean-Marc Robert, délégué syndical Sud.

« JE PÈTE LES PLOMBS »

A l'accueil, un vigile est posté en permanence pour gérer les tensions, récurrentes. Au moins treize agressions ont été signalées en 2013. « Un simple problème de place de parking ou de photocopieur dégénère parfois en violences. Nous sommes une agence sous tension », convient Mme Lopez. La plus grosse source d'énervement reste les problèmes d'indemnisation, souvent dramatiques pour des chômeurs à l'euro près. Fatiguée de devoir se déplacer tous les débuts de mois pour apporter des pièces justificatives afin de toucher 400 euros, une mère de famille célibataire explose en larmes. « Je pète les plombs », sanglote-t-elle.

D'autres arrivent avec leur formulaire de demande d'allocation spécifique de solidarité (ASS, réservée aux chômeurs en fin de droit). Les conseillers expliquent les termes trop compliqués, surlignent les passages importants, listent les documents à joindre.

« Je suis déjà venu il y a quatre jours pour être payé et je n'ai toujours rien reçu. Mon banquier vient de m'appeler ! », s'énerve un homme, tout juste sorti de formation.

7 000 CHÔMEURS, 40 CONSEILLERS

Face aux 7 000 chômeurs de l'agence, une quarantaine de conseillers, qui affrontent les problèmes avec solidarité et souvent bonne humeur. « Il y a certes beaucoup de violences verbales ou de tutoiements, mais ce n'est pas si terrible que ça », relativise ainsi une conseillère, passée par Toulon où elle dit avoir vu des comportements similaires.

Comme elle, la plupart des agents de « Carré gab'» sont jeunes. Les collègues plus expérimentés postulent rarement ici. 43 % des chômeurs inscrits dans l'agence sont au RSA, 67 % ont un niveau égal ou inférieur au BEP. La maîtrise d'Internet et celle du français sont souvent problématiques. Sans compter les soucis de logement, de santé ou de transport – il n'y a que des bus, quand ils ne sont pas en grève. Pôle emploi appelle ça « des freins périphériques à l'emploi ». Ici, les chômeurs les cumulent.

La principale tâche des conseillers de l'agence est bien souvent de remotiver les chômeurs, à défaut de pouvoir compter sur des offres en nombre suffisant, surtout à proximité. La sécurité recrute par exemple beaucoup, mais seulement des chômeurs mobiles et au casier vierge. Alors, bien souvent, ici, les conseillers proposent d'abord aux chômeurs des contrats aidés ou des prestations de suivi spécifique. Du moins à ceux qui viennent.

« J'AI BAISSÉ LES BRAS, JE SUIS DÉGOÛTÉ »

Sur six chômeurs convoqués par Anthony Fouget cet après-midi-là, seuls trois feront le déplacement. S'ils ne justifient pas leur absence, ils seront radiés, même si la direction assure regarder avec une bienveillance particulière tous les dossiers.

Devant M. Fouget, 28 ans et représentatif d'une nouvelle génération de conseillers Pôle emploi surdiplômés – il sort d'une école de commerce –, Abdehramane, 56 ans, électricien handicapé, bénéficiaire des minima sociaux depuis plusieurs années, arrive totalement démotivé.

« A mon âge, je ne trouverai plus rien. J'ai baissé les bras, je suis dégoûté, cela fait un an que je suis pas allé sur le site de Pôle emploi », admet sans difficulté le chômeur. « Je ne peux pas entendre ce discours, vous avez les compétences et l'expérience qu'il faut. Arrêtez de vous chercher des excuses », lui répond avec le sourire, mais fermement, le conseiller. « Vous me parlez comme à un gamin ! », s'énerve Abdehramane, qui repart malgré tout en promettant de se rendre au club senior, réservé aux chômeurs de son âge.

« GOMMER L'ASPECT CAILLERA »

Dans une petite salle située au rez-de-chaussée de l'agence, Frédéric Travers suit uniquement de jeunes chômeurs des zones urbaines sensibles. « Les discriminations envers les jeunes des quartiers Nord existent, mais je refuse de rentrer dans le débat. Les employeurs recruteront de toute façon toujours qui ils veulent », explique M. Travers qui tente de contourner les discriminations en rendant chaque jeune « le plus professionnel possible ».

Pendant trois mois de suivi intensif, il veut surtout « gommer l'aspect caillera », et convaincre les jeunes qu'ils ne trouveront pas d'emploi en bas de chez eux. M. Travers assure que près d'un jeune sur deux sort avec un CDI ou CDD d'au moins six mois. Les autres décrochent un CDD ou rentrent en formation.

Ce jour-là, prise de contact avec quatre jeunes envoyés par le délégué du préfet, qui n'ont quasiment jamais travaillé. « Le but est que vous puissiez dire aux employeurs : je ne suis pas des quartiers, je ne suis pas un Noir, je ne suis pas un Arabe ; mais, je suis un bon professionnel ! », leur explique M. Travers. Leur première tâche est de définir ce qu'ils veulent faire exactement, puis de donner les raisons qui pourraient pousser un employeur à les choisir eux. Difficile à dire quand tout semble plaider contre eux. Mohamed quitte la salle, énervé, après seulement quelques minutes du questionnaire « Se connaître pour se mettre en valeur », qu'il peinait visiblement à remplir.

DE PETITES PÉPITES D'OPTIMISME

Avec ceux qui restent, M. Travers travaillera sur la présentation, la rédaction d'un CV et les candidatures spontanées. Reste que la réalité du quartier le rattrape parfois. Un de ses jeunes s'est pris neuf balles de kalachnikov au printemps 2013. Il garde aussi le souvenir d'une jeune fille qu'il a pu aider à sortir de la prostitution en lui trouvant un emploi. « On sait que la délinquance est très présente, mais on n'en parle pas trop. C'est pas un truc dont ils sont fiers », explique-t-il.

A Carré Gab', il y a parfois de petites pépites d'optimisme. Comme Vincent, diplômé de l'Ecole des mines Paris, venu s'inscrire entre deux contrats. « SFR doit bientôt me faire un CDI, payé 2 500 euros », raconte fièrement ce bac +6, qui a grandi dans la cité des Flamants, père mécanicien auto, mère femme de ménage. « Bien sûr que j'ai eu la tentation du trafic de drogue, ils gagnent 500 euros par jour. Mais j'ai choisi mes études parce qu'il y avait des débouchés. J'ai plein d'amis qui sont dans le même cas, même s'ils s'appellent Kader. »

Dès qu'il aura signé son CDI, il quittera le domicile de ses parents, et la cité. « C'est vrai que les gens comme Vincent sont rares ici, glisse Clotilde, la conseillère qui l'a reçu, mais c'est ce que je dis aux collègues qui n'ont pas le moral : il faut toujours se rappeler que l'on voit ici surtout ceux qui ne s'en sortent pas. »

@ Jean-Baptiste Chastand pour Le Monde

PI ChastandJean-Baptiste Chastand

Journaliste au Monde depuis 2009, je m'occupe des questions d'emploi et de social au sein du service politique depuis septembre 2011. Auparavant, je travaillais sur les desks du site Internet. Passé du "web" au "bimédia", du HTML au PLFSS, je n'en garde pas moins un attachement pour tout ce qui se rapproche de près ou de loin du journalisme en ligne.

>> Le blog de Jean-Baptiste Chastand (Le Monde) | En quête d'emploi





Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir