Pôle emploi et ses soucis avec la transparence

Projection annulée d'un documentaire de LCP / AN

Pôle emploi aime modéremment la transparence. Et même quand les portes sont ouvertes par la direction. Ce dimanche était diffusé sur LCP-AN le documentaire réalisé par une journaliste qui a suivi de longs mois le quotidien d'agents de Pôle emploi. La direction était d'accord avec le projet et avait même prévu une projection du film devant les employés qui y ont participé. La projection a été annulée. Nouvel épisode de la relation compliquée de Pôle emploi avec la transparence.

Pôle emploi et sa non-transparence. C’est presque devenu un marronnier des médias. Régulièrement, télés ou journaux veulent se plonger en immersion dans une agence Pôle emploi. Régulièrement cela pose problème à la direction. Mais cette fois-ci, Pôle emploi avait décidé d'ouvrir ses portes. Comme une réponse aux reproches sur son opacité et sur son incapacité à expliquer aux journalistes le quotidien de travail de ses agents.

Résultat, Nora Philippe a pu enquêter pendant dix - huit mois et poser sa caméra au sein de l'agence de Livry-Gargan (93). Le documentaire intitulé "Pôle emploi, ne quittez pas" a été diffusé sur LCP-AN, dimanche 24 novembre. Le film raconte les ratés du système, décrit avec minutie le quotidien des agents, interlocuteurs des chômeurs. Les images ne sont pas tendres et insistent notamment sur les dysfonctionnements ou les impossibilités de la mission.


"Hormis quelques séquences qui peuvent paraître dures pour certains agents exemplaires, le documentaire montre bien la réalité de notre quotidien. Et notamment la façon dont la machine Pôle emploi empêche les conseillers d'aider comme il le faudrait les demandeurs d'emplois", confie à @si, Christine Brouh, déléguée régionale SNU FSU Pôle emploi, en poste dans l'agence de Livry-Gargan.

Après le visionnage organisé fin octobre à la direction générale, on nous avait pourtant promis une diffusion collective suivie d'un débat", assure Nora Philippe au blog « En quête d’emploi », tenu par un journaliste du Monde. La réalisatrice et sa boîte de production ont finalement refusé qu'une projection se déroule en l'absence de Nora Philippe. "Nous avons dit avec ma production que c'était inacceptable, mais la direction régionale n'a rien voulu entendre. Nous avons refusé toute projection en notre absence", explique Mme Philippe, qui s'est tout de même rendue à l'agence vendredi. "Les portes étaient fermées et les équipes de direction ont refusé de nous ouvrir", assure-t-elle. Le film n'a finalement pas été diffusé, mais Mme Philippe se désole que la direction "refuse de voir la réalité", après avoir accepté que l'agence ouvre ses portes pendant plusieurs mois", rapporte ainsi Le Monde.

Brouh confirme. "La direction est très en colère. Elle a même fait savoir que si quelqu'un ouvrait la porte à Nora Philippe, cela serait considéré comme une faute professionnelle", raconte la syndicaliste. "J'ai l'impression que la direction considère qu'elle a été abusée car, au final, il apparaît bien dans le reportage que la machine est plus fautive que les conseillers dans les dysfonctionnements de Pôle emploi".

Interrogée par Le Monde, la direction se justifie. "Nous comprenons que Nora Philippe soit perturbée, mais la direction régionale et la directrice de l'agence se sont senties trahies par la réalisatrice après avoir vu son film", détaille ainsi une porte- parole. "Ils ont craint la réaction des agents vis-à-vis de Mme Philippe si elle était présente. C'est très difficile pour les agents d'avoir le recul nécessaire et d'analyser ça comme un documentaire distancié alors que c'est leur quotidien". Drôle de logique. Ouvrir ses portes et au final ne pas accepter que les salariés concernés par le film puissent le voir et en débattre avec la réalisatrice...

UNE OPÉRATION DE COMMUNICATION QUI SE VOULAIT UNE RÉPONSE AUX INFILTRÉS

Ce retournement de situation illustre une nouvelle fois la relation particulière de Pôle emploi avec l’image qu’il peut renvoyer. Surtout, la colère de la direction est bel et bien l'indice d'une opération de communication qui a mal tourné. Ouvrir ainsi les portes avait pour but de redorer le blason de l'organisme. C'est raté. "La direction ne laisse jamais ce genre de reportage se faire. Là elle était sous le coup de la polémique suite aux Infiltrés sur France 2 et a décidé de réagir différemment. Choisir l'agence de Livry-Gargan, n'est d'ailleurs pas anodin, c'est une agence qui tourne bien malgré son environnement. Problème : le message qui ressort ne lui plaît pas, car il est clair que la machine Pôle emploi et notamment son organisation est le réel problème", analyse un autre syndicaliste.

Difficile de lui donner tort. En effet, à visage découvert, le reportage de Nora Philippe montre des agents en sous effectif chronique, des conseillers confrontés à la détresse humaine, mais aussi parfois à la violence. "Pôle emploi, ne quittez pas" insiste également sur la façon dont les agents sont écrasés par la bureaucratie et les directives parfois étonnantes qu’ils doivent appliquer. Une image qui n’est pas très différente de celle montrée – en caméra cachée – par les Infiltrés sur France 2, en février 2013. A l’époque une journaliste de Capa s’était faite embaucher par Pôle emploi.

Cela avait été le seul moyen de raconter le quotidien des employés, mais aussi la façon dont ceux-ci étaient recrutés. Le seul moyen, car malgré de nombreuses demandes, Pôle emploi n’avait pas accédé à la demande des journalistes des Infiltrés. Ainsi, par exemple, dans cette séquence, on voit d’abord un chargé de communication dire que cela "est très compliqué" d'accorder des autorisations de tournage. On apprend ensuite que le ministre de l’emploi, Michel Sapin a refusé de venir s’expliquer sur le plateau de France 2, avant de voir Jean Bassères, DG de Pôle emploi récuser la méthode d’enquête pour finalement proposer à demi-mots à une équipe de venir en reportage...à visage découvert.

D’autres aussi se sont heurtés à des portes fermées. Cela a été récemment le cas du Monde (@si vous le racontait avec moults détails, ici et là). Le Monde qui avait dû "arracher" les chiffres du nombre de chômeurs suivis par chaque conseiller. En juin dernier, devant les nombreux refus de Pôle emploi, Le Monde a décidé d'intenter un recours auprès de la commission d'accès aux documents administratifs (CADA), un organisme indépendant qui "reconnaît à toute personne le droit d'obtenir communication des documents détenus dans le cadre de sa mission de service public par une administration." Un mois plus tard, la CADA avait donné raison au Monde et la direction de Pôle emploi avait alors décidé de jouer la transparence forcée. En attendant tout de même deux mois pour qu’une partie des effectifs supplémentaires prévus par le gouvernement puisse être intégrée dans le calcul.

@si a contacté la direction de Pôle emploi, ainsi que la direction de la communication. Malheureusement, nos appels sont restés sans réponse. "Vous comprenez, c'est compliqué"...

 

David Medioni



Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir