Pôle emploi en accusation : la faute à son organisation ou la faute à la crise ?

S’estimant insuffisamment accompagnés, cinq chômeurs de longue durée viennent de porter plainte contre Pôle emploi, réclamant entre 50 000 et 300 000 euros d’indemnités. La dernière affaire d’une série noire pour l’établissement chargé de l’emploi en France.

Atlantico : Selon des données de Pôle emploi du mois de septembre 2013, un conseiller s’occupe en moyenne de 116 chômeurs, comment ce chiffre a-t-il progressé depuis le début de la crise il y a 5 ans ? Les renforts de 2 000 CDI promis par le Premier ministre semblent-ils, à ce titre, suffisants ?

Henri Arnoux : Le chômage ne cesse de croître depuis cinq ans, sans que le nombre de conseillers ne suive suffisamment cette augmentation. Et ce n’est pas terminé. Alors qu’on nous avait annoncé qu’il devait baisser, on assiste simplement aujourd’hui à un ralentissement de la hausse du nombre de chômeurs.

Dans certaines agences, les conseillers peuvent avoir jusqu’à 200 chômeurs à suivre. Ces chiffres sont délirants, ce n’est plus raisonnable. Le procès en cours que nous menons contre Pôle emploi vise justement à garantir le droit au travail et à l’accompagnement des chômeurs. Car pour suivre un demandeur d’emploi, encore faut-il pourvoir avoir le temps de s’en occuper ! Or certains ne sont pas suivis par manque de temps. Alors, non, on ne peut pas imputer l’augmentation du chômage à Pôle emploi mais nous demandons à ce qu’il y ait un suivi plus serré et une véritable politique de l’emploi. Comment se fait-il par exemple que les grands services publics de l’Etat ne remplacent pas les départs à la retraite alors qu’ils en auraient besoin ?

Les services publics doivent se doter de moyens beaucoup plus importants que ces 2 000 postes supplémentaires. Faites le calcul : rien qu’en région parisienne, il y a déjà plus de 200 agences. Alors si vous ajoutez l’ensemble des départements, ces 2.000 conseillers sont clairement insuffisants. Mais cependant, on ne peut pas s’en plaindre. C’est un pas dans la bonne direction.

Gilles Saint-Paul : Ce chiffre a tendance à augmenter automatiquement durant les crises. Mais on notera que le gouvernement a fortement augmenté les effectifs du Pôle emploi depuis son arrivée au pouvoir. De plus, depuis 2009 celui-ci sous-traite les activités de suivi des chômeurs à des entreprises privées. Il faut donc se méfier des chiffres et je crois que les ressources consacrées au suivi des chômeurs ont progressé de façon à suivre la montée du chômage. D'autant que si le nombre de demandeurs augmente pendant la crise, le nombre d'emplois vacants diminue, ce qui risque de mettre certains employés du Pôle emploi en "chômage technique" du fait de la rareté des offres.

Le nombre de chômeurs est-il devenu trop important ou l'efficacité de Pôle emploi est-elle en cause ?

Henri Arnoux : Les dysfonctionnements de Pôle emploi ont explosé depuis la fusion de l’ANPE et des ASSEDIC, c’est-à-dire lorsque l'on a mélangés toutes les fonctions d’indemnisation et de placement. On demande aujourd’hui à tous les employés de Pôle emploi d’être totalement polyvalents, ce qui est impossible et absurde.

Le placement des chômeurs par exemple est un vrai métier en soi, qui demande une bonne connaissance des secteurs et du tissu économique local, une formation solide ainsi que de l’expérience : c’est tout un apprentissage. Placer des gens dans des entreprises n’est pas anodins, et mélanger des fonctions aussi différentes n’est pas raisonnable. Il suffit d’aller poser la question dans une agence Pôle emploi pour s’en rendre compte.

Gilles Saint-Paul : La vraie question est : quelle est l'efficacité du service public de l'emploi dans le placement des chômeurs ? Les économistes et notamment l'OCDE ont traditionnellement quelques doutes là-dessus. Il n'est pas clair que le Pôle emploi ait des incitations adéquates pour cette activité de placement. Il faudrait en principe qu'il soit évalué sur le temps mis pour retrouver un emploi mais cela ne serait possible que s'il était en situation de concurrence avec d'autres services de placement pour des populations comparables.

Surtout, ces chiffres montrent de fortes inégalités selon les régions, pouvant varier par exemple de 66 chômeurs par conseiller en Corse à 150 en Picardie, ces différences sont-elles inévitables ou symptomatiques d’une désorganisation de Pôle emploi ?

Henri Arnoux : Ces différences sont plutôt liées aux conditions économiques et d’emploi au niveau local, elles ne sont pas forcément de la responsabilité de Pôle emploi. Sans développement économique, vous aurez moins de dossiers à traiter et donc moins besoin de conseillers.

Gilles Saint-Paul : Ces différences reflètent des évolutions divergentes du chômage entre régions mais aussi sans doute d'autres phénomènes comme le clientélisme. Ces disparités reflètent la difficulté de piloter une organisation complexe en l'absence de discipline de marché. Elles ne sont pas propres au Pôle emploi mais à l'ensemble de l'administration. Il est fort probable qu'on gagnerait à réduire les effectifs du Pôle emploi Corse pour augmenter celui de Picardie mais justement les blocages inhérents à l'administration (qui pâtit elle-même, dans une certaine mesure, des rigidités du marché du travail) font que cela n'a pas lieu. Au contraire une entreprise privée fera ce genre de rééquilibrage automatiquement car cela augmente ses profits.

Quels sont les dysfonctionnements susceptibles de pénaliser le plus les personnes en recherche d’emploi ? La mise en place d’un nouvel accompagnement "différencié" va-t-elle dans le bon sens ?

Gilles Saint-Paul : Il ne faut pas demander au "suivi des chômeurs" plus que ce qu'il peut offrir. Dans un marché ultra-réglementé et au coût du travail excessif, celui-ci ne peut avoir qu'un effet modeste sur le chômage. L'accompagnement "différencié" témoigne d'une foi en la planification centralisée qui caractérise d'ailleurs la plupart des politiques publiques (cf. la "Nouvelle France Industrielle" de Montebourg). Je crois au contraire que l'administration n'est pas très bien placée pour se substituer au marché. Elle peut toujours obtenir des résultats en y mettant le prix mais cela conduit à un gaspillage qu'on aurait pu éviter. Je crains que ce ne soit le cas pour le "nouvel accompagnement différencié".

Escroquerie interne à Auxerre, fraudes diverses, l’organisme a-t-il les moyens de lutter contre les abus qui le touche ?

Henri Arnoux : Dans le bilan 2011 du gouvernement contre la fraude, les fraudes détectées par Pôle emploi ont très fortement augmenté entre 2010 et 2011, passant de 21 à 32 millions. Je me souviens d’une autre étude réalisée par le ministère du Travail et de l’Economie, montrant que ces fraudes étaient imputables à 80% aux patrons, du fait notamment d’une explosion du nombre de cas de non-paiement de l’Urssaf. Certains sont pris à la gorge et trichent car ils n’ont pas d’alternative mais d’autres le font sciemment. En revanche, à peine 1% des cas de fraude proviennent des chômeurs. Ce nombre négligeable s’explique également par le fait que les moyens de contrôles de Pôle emploi envers les demandeurs d’emploi sont très importants, alors que la volonté de contrôler les patrons est beaucoup moins visible…

Gilles Saint-Paul : La vraie question est : est-ce qu'un service public est la bonne forme d'organisation pour apparier les chômeurs aux emplois vacants ? Le Pôle emploi guide la recherche d'emploi et propose des activités de formation mais qu'est-ce qui nous dit que celles-ci soient optimales au regard de la situation du demandeur d'emploi et des perspectives du marché du travail ? A mon sens, le Pôle emploi devrait se limiter à s'assurer que les chômeurs postulent effectivement à des emplois et à mettre en œuvre les sanctions adéquates si ce n'est pas le cas. Même cet aspect est problématique; sur le plan humain, quelle est l'incitation d'un employé du Pôle emploi à radier un chômeur avec lequel il a des contacts fréquents ? Si les salariés du Pôle emploi considèrent prioritairement le chômeur comme leur client, plutôt que le contribuable ou l'employeur potentiel, il est très difficile de mettre en place un système d'incitation à la recherche d'emploi assorti de sanctions comme le préconisent les économistes.

Les autres services (formation, placement, etc.) devraient être laissés au secteur privé ; des sites comme Monster sont appelés à se développer et les nouvelles technologies de l'information permettront rapidement une meilleure adéquation entre les demandeurs d'emploi et les postes auxquels ils candidatent. On voit mal quel avantage comparatif le Pôle emploi peut avoir relativement à de telles entreprises, qui gagnent d'autant plus d'argent que le nombre de travailleurs et d'employeurs qui font appel à leurs services est élevé, alors que c'est juste l'inverse pour le Pôle emploi.

Propos recueillis par Pierre Havez


Henri Arnoux et Gilles Saint-Paul

Henri Arnoux est le responsable de la CGT chômeurs Ile-de-France.

Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages et du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009. 














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