L’Effet Bahamas ou l’Assurance chômage devenue une machine à cash pour les marchés

Alors que le projet de loi « choisir son avenir professionnel » est en examen au Sénat, la réalisatrice Louise Ferrand propose « L’Effet Bahamas » un projet de film documentaire (en court de financement) sur l’Assurance chômage qui explore les zones d'ombres de la caisse mutualisée.

Un jour, je suis tombée dans un trou, le trou de la protection sociale. Je venais de donner naissance à un enfant et à un film (sur la mort et la disparition des migrants) et les réglementations de la Sécurité sociale comme celle de Pôle emploi, désarticulées entre elles, ne voulaient considérer mes périodes de travail cotisées et m'ouvrir des droits.

Stupeur.

Se retrouver face à une machine qui vous dit : « ton travail ne vaut rien, tu n’as pas tes heures ».
Se retrouver sans aucun droit, du jour au lendemain, plus aucun revenu.

Ce n’était pas qu’une histoire de droits ou de sous, c’était comme si, subitement, on vous sortait de la société, on vous mettait au ban, coupable.
Combien étions-nous à vivre de petits boulots en contrats précaires sans protection collective ? Combien étions-nous postés dès l’aube aux devantures de Pôle emploi, nichés dans le creux de normes sociales, invisibles aux statisticiens, méconnus du système, voire volontairement occultés, comme un résidu de la machine ?

Alors, dans une énergie qui devance la colère, j’ai remplacé les polars sur ma table de nuit par la lecture des codes de la sécu, du travail et la réglementation de pôle emploi.

Le nez plongé dans les textes, j’ai appris lentement à lire derrière les formulations et les abrégés, à voir les ressorts techniques qui, d’un trait de plume, nous excluent, réduisent ou interdisent notre indemnisation. Et, j’ai réalisé que ces documents forcent le sort de millions d'entre nous sans que la plupart n’en aient la moindre idée. C’est ainsi que j’ai commencé à désirer un film. Pour dire quelque chose qui recolle les morceaux de la mécanique infernale qui agit là sous mes yeux, au cœur de cette caisse sociale méconnue.

J’ai compris comment, petit à petit, cette caisse mutualisée, riche des 37 milliards d’euros annuel de notre commun, l’argent de notre travail, et endettée à ce jour à un montant presque équivalent, s'est transformée en outil de répression et de contrôle, poussant chaque chômeur à s'adapter à un marché du travail de plus en plus libéralisé.

Aux côtés d’autres, pendant des années, j’ai traduit, décodé, rencontré des alliés, accompagné d’autres qui comme moi étaient aussi tombés dans un trou ; je me suis engagée dans des luttes.

Un jour, la radio que j’écoutais d’une oreille, chuinte des bouts d’actualités. L’une d’elles arrête mon attention. Un député balance : « quand vous êtes salariés et que vous voyez certaines personnes qui partent aux Bahamas grâce à l’Assurance chômage, il est légitime de se dire que le système marche sur la tête. »

Comment pouvait-il dire ça alors qu’environ 80% des indemnisés par l’Unédic (l'association gestionnaire de l'Assurance chômage) touchent moins de 1000 euros par mois ? Pourquoi créer une telle légende et surtout à quelle fin ?

À partir des travaux de Pascal Franchet du CADTM (Comité d’abolition des dettes illégitimes), au sein d’un petit groupe citoyen, nous nous sommes attaqués à la question de cette dette de l’Unédic.

Au bout de quelques mois d’un travail acharné, le constat était atterrant : voilà trente ans que les gestionnaires de l’Assurance chômage accroissent la dépendance aux marchés financiers dans l’objectif de maintenir au plus bas niveau les taux de cotisations à 6,45 %, privant ainsi les travailleurs et allocataires d’une part importante de la richesse produite par le travail.

S’organise également un transfert de richesses vers des banques et des investisseurs privés qui ont été identifiés comme évadés fiscaux dans les listings des Panama Papers et Paradise Papers.

L’Unédic, avec la complicité de l’Etat, s’est enchainée elle-même au système dette qui permet une influence réelle des marchés financiers (fonds de placement, des « hedge funds », des « mutual funds » ou des transnationales) sur ses orientations.
Dans cette logique, le paritarisme de l’Unédic, tout comme le contrôle de l’Etat, desservent les intérêts des principaux intéressés : les chômeurs.

L'Effet Bahamas, le titre de mon projet de film, m'est venu quand je réalisais soudainement que la fiction du chômeur qui se la coule douce au soleil grâce à ses indemnités recouvre d’un masque puissant et grotesque une réalité invisibilisée : les cotisations et l’argent public, qui servent à rembourser la dette de l’Assurance chômage, forment une rente pour ceux-là même qui partent dans les paradis fiscaux.

D’où vient cette fiction présentée quotidiennement qui dit « Vous coûtez trop cher ! Vous êtes de trop ! Vous profitez ! Nous allons vous sauver ! Le plein emploi existe ! » ? Quelle réalité masque-t-elle ?

Alors, j’assume un propos profondément situé du côté de ceux qui payent de leur vie, le prix de cette fiction. Et je fais l’hypothèse insensée de construire un film politique, libre et rigoureux, qui transforme les regards.


LE BLOG DE L'EFFET BAHAMAS | Louise Ferrand



Titre inspiré de l’article de Rachel KNAEBEL pour Basta ! du 26/04/2018 "Comment l’assurance chômage a été transformée en machine à cash pour les marchés financiers"

 


L'effet Bahamas © Aphexyt

On a lancé une campagne de financement participatif qui se termine le 17 juillet : https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/l-effet-bahamas

Dans cette optique, on a essayé de taper dans les poches d’une des banques citées dans les Panama et Paradise Papers qui achète de la dette de l'Unédic : https://youtu.be/Z9gl7j8xpPI

En vrai, on préfèrerait avoir votre soutien !

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