Pôle emploi, de la fusion à la désillusion

Ce mercredi, le directeur de Pôle emploi va prononcer ses voeux de nouvelle année. L’occasion de revenir sur la naissance d’un système accusé de broyer les chômeurs, mais aussi de provoquer bon nombre de souffrance chez ses agents. Pôle emploi est né en 2008 d’une des réformes oubliées du quinquennat de Nicolas Sarkozy : la fusion de l’Agence Nationale Pour l’Emploi et des Assedics. Avec pour ambition le retour au plein emploi et un meilleur accompagnement des demandeurs d’emploi. Mais la machine s’est enrayée.

« Je veux m’engager, par exemple, sur le plein emploi : 5% de chômeurs à la fin de mon quinquennat ». En avril 2007, à quelques jours du second tour de l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy promet un recul du chômage de masse. Il faut dire qu’avec un recul de 10% entre 1996 et 2006, les statistiques du chômage sont avec lui. Et puis le futur chef de l’État a déjà la solution : la fusion de l’Anpe et des Assedics, les deux organismes qui gèrent respectivement l’accompagnement et l’indemnisation des demandeurs d’emploi. Quand Nicolas Sarkozy s’installe à l’Élysée le 6 mai 2007, il met sur les rails son projet de réforme, sans perdre de temps.

Une séduisante fusion

« Pour une fois qu’un homme politique tient sa promesse, il a fait tout ce qu’il ne fallait pas faire ». Hervé Chapron est l’ancien directeur général adjoint de Pôle Emploi et directeur de l’Audit interne. La fusion de l’Anpe et des Assedics, il l’a vécue de l’intérieur. Et s’y est toujours farouchement opposé. « C’est tout simplement un fiasco. Pôle Emploi n’est en rien une solution au chômage. Cette réforme est un vieux serpent de mer, on en parle depuis des décennies en France, mais là, il a fallu que tout soit fait en quelques mois. » Déjà, en 1967, un projet gouvernemental prévoit de rassembler en un seul organisme les fonctions d’indemnisation, d’accompagnement et de formation des demandeurs d’emploi, sans aboutir.

Près de trois décennies plus tard, en 1994, un nouveau rapport préconise la fusion des deux organismes, Anpe et Assedics. Une fois encore, la réforme n’accouche de rien. Mais dès l’arrivée de Nicolas Sarkozy à la tête de l’État, tout doit aller vite, très vite. Le nouvel organisme est présenté dès le mois d’octobre 2007 par Christine Lagarde, et a déjà un nom, provisoire : France Emploi. La ministre de l’Économie et des Finances promet « qu’il ne s’agit pas de faire des économies, mais de rendre un meilleur service aux demandeurs d’emploi ». Le projet de la loi de fusion de l’Anpe et des Assedics est présenté en décembre 2007 en Conseil des ministres avec pour échéance la création du nouveau service un an plus tard.

Tous les objectifs de la réforme concourent à faciliter la vie et les démarches du demandeur d’emploi pour qu’il retourne au plus vite travailler. Désormais, il n’y aura plus qu’un seul guichet : la personne en recherche d’emploi n’aura plus à courir de l’agence Anpe à celle des Assedics pour s’inscrire et toucher ses allocations.

Mais pour une efficacité décuplée, il n’y aura plus qu’un seul référent par chômeur, une seule personne qui sera capable de gérer les questions d’accompagnement et celles de l’indemnisation, un agent qui saura faire les deux métiers. Pour le gouvernement, cette fusion des agences et des métiers permettra de réduire le nombre de dossiers par conseillers, donc de renforcer l’accompagnement et ainsi de réduire la durée nécessaire pour retrouver un emploi…

« La création de Pôle Emploi est au social, ce que le bling-bling est au people », ironise Hervé Chapron, l’ancien directeur général adjoint. « On a développé des critères hyper séduisants pour justifier la fusion. Mais les vrais objectifs n’ont pas été avoués par le gouvernement. Dans le nouvel organisme, l’État garde plusieurs représentants au Conseil d’Administration, ce qui était le cas à l’Anpe, mais pas aux Assedics. Le gouvernement a donc désormais également la main sur l’assurance chômage, ce qui n’était pas le cas avant. C’est l’occasion de remettre en cause le fonctionnement et donc, le financement du service public de l’emploi. »

La loi du 13 février 2008 relative à la réforme de l’organisation du service public de l’emploi, grâce à une procédure législative d’urgence, est définitivement adoptée en mars 2008. La fusion doit avoir lieu à la fin de l’année. Il reste moins d’un an pour faire naître l’organisme qui règlera la question du chômage.

Quand deux mondes fusionnent

La future organisation sera une « institution nationale publique ». Ce qui, dans les faits, ne signifie pas grand-chose. « Le mariage de la carpe et du lapin », résume Rose-Marie Péchallat. Conseillère à l’emploi à l’Anpe, puis à Pôle Emploi, désormais retraitée, et présidente de l’association de défense des chômeurs Recours radiation, elle a connu la fusion du côté des agents. « Avant la fusion, on ne savait pas grand-chose de ce qu’il se passait aux Assedics. On n’avait pas les mêmes fonctions, des responsabilités différentes, on travaillait sur des problématiques différentes, c’était normal d’être séparés. »

Deux cultures, deux gestions des demandeurs d’emploi. « La fusion a été faite sans tenir compte des différences culturelles des deux organismes », explique Hervé Chapron, « mais également sans tenir compte du statut des salariés ». Côté Anpe, on compte 30 000 agents avant la fusion, dont 27 000 assimilés fonctionnaires. Côté Assedic, ce sont 14 000 salariés, tous sous contrat de droit commun. Mais pour ne froisser aucune des maisons, la loi prévoit que les salariés conservent rang et salaire lors de la fusion. « On s’est retrouvé à Pôle Emploi avec une armée de petits chefs », confie l’ancienne conseillère à l’emploi. « Il y avait une proportion de cadres énorme du côté des Assedics, et ils ont été intégrés dans un organisme où il y avait déjà des cadres. C’était l’armée mexicaine, on avait des sous-chefs, des chefs, des super-chefs… »

Les mécontentements sont nombreux dans les agences, notamment autour des salaires : les anciens agents des Assedics gagnent en moyenne 30 % de plus que les anciens de l’Anpe. La convention collective qui harmonise la rémunération, les conditions de travail ou encore les retraites n’est signée que le 21 novembre 2009. Les anciens salariés de l’Anpe ont alors le choix, conserver le statut ou prendre le nouveau. Cinq ans plus tard, en 2014, ils sont à peine 10% des salariés à avoir choisi de rester fonctionnaires.

« En parallèle de cette ambiance de fusion, il y a eu des pressions sur les objectifs », se rappelle Rose-Marie Péchalat. « Clairement, l’assurance-chômage est toujours assortie d’objectifs entre le Pôle Emploi, les partenaires sociaux et l’État. Avec Pôle Emploi, il fallait mettre des objectifs partout. À un moment, on a eu des objectifs de radiation fixés par l’État, c’était vraiment compliqué. » L’assurance chômage, gérée jusqu’alors par les Assedics, est mesurable par des critères simples, comme le délai d’inscription ou l’exactitude du montant des indemnités.


La Fabrique de l'info

Parler de Pôle Emploi aujourd’hui revient souvent, pour ne pas dire toujours, à évoquer les dysfonctionnements. Quiconque a été inscrit au moins une fois sait de quoi il en retourne : les erreurs d’indemnisation, les entretiens par Skype, les conseillers qui ne comprennent pas votre métier, qui ne savent pas dans quelles cases vous mettre, les actualisations… De l’autre côté, on entend de la part de beaucoup de responsables politiques que tout ça, c’est de la faute des chômeurs, ils profitent de leurs allocations pour partir en vacances, et autres idées reçues. Alors je me suis demandée à quel moment ça avait vacillé ? Pourquoi la machine s’est-elle emballée ? Pour comprendre, j’ai réalisé qu’il fallait revenir 10 ans en arrière quand cet organisme public est né. Je suis remontée à la source, la volonté de Nicolas Sarkozy de fusionner l’Anpe et les Assedics. Solution miracle ? Les dix dernières années semblent prouver le contraire. Alors j’ai enquêté auprès de ceux qui font ou ont fait Pôle Emploi. Et si en dix ans, le chômage a augmenté, la souffrance des deux côtés du guichet aussi.

 


Juliette Loiseau, Journaliste indépendante



Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir