Guadeloupe. Social : Le Pôle emploi toujours dans la tourmente ?

Baie-Mahault. Jeudi 28 décembre 2017. CCN. Le 5 décembre dernier, une grève est survenue, à l’initiative de l’UGTG. Le syndicat, plus que jamais uni entre sections, a exprimé un certain nombre de revendications. Sur la liste : les salaires, la formation, les effectifs, les organigrammes, les conditions de travail … Nous avons rencontré Patricia Pioche, responsable syndicat secteur emploi et formation, Marc Potico, responsable de l’OGEC du Moule, Christian Elise, responsable CFA chambre des métiers et Stéphan Jules, directeur régional Pôle Emploi, pour faire de la lumière sur les pourquoi et les comment de ces grèves, réunions générales à répétition et surtout, de ces revendications.

Le secteur professionnel Pôle Emploi Guadeloupe est l’objet d’un tumulte continu opposant syndicats et patronat. Cela fait des mois, voire des années que les revendications syndicales fusent ci et là. Grèves reconduites et assemblées générales syndicales : tous les ingrédients d’une cocote minute prête à relâcher sa pression. Pour démêler les écheveaux de cette pelote de laine bien emmêlée, nous avons dans un premier temps rencontré Patricia Pioche, qui nous a aiguillés sur la voie de la pensée syndicale UGTG Pôle Emploi.

C’est dans le local de l’UGTG Pôle Emploi, situé près de la Poste, communément appelée « nouvelle Poste », que nous sommes accueillis. « Pas de petits fours » chez nous, nous lance-t-on sur un ton un brin ironique. Et pour cause : ici, seuls des tables, des chaises, un ordinateur et un vidéo-rétroprojecteur meublent la pièce. 5 personnes entourent Mme Pioche : Marc Potico, responsable de l’OGEC du Moule, Christian Elise, responsable CFA chambre des métiers, Gérard Passave et Moïse Chipan, délégués syndicaux DS Pôle Emploi et Jean-Yves Judith, représentant du personnel UGTG Pôle Emploi.

Il est alors temps de rentrer dans le vif du sujet. Voici une liste non exhaustive des revendications concernant Pôle Emploi :

♦ Remplacement des agents absents

♦ Arrêt du démantèlement du service informatique

♦ Arrêt de la gestion de carrière arbitraire

♦ Gestion concrète et efficace de la formation


Des conditions de travail sournoises ?

« On doit pouvoir utiliser le budget en fonction du besoin », martèle aussi Patricia Pioche. Nous avons alors lancé le débat sur le management et les conditions de travail : « direkteur sé an fonksyon tet a moun », déplore-t-elle immédiatement. L’UGTG a toujours défendu le critère objectif de l’ancienneté. Quand il n’y a pas d’ancienneté, la subjectivité entre alors en jeu. Sur le champ de bataille également : les « compétences », qui sont attribuées arbitrairement. Stephan Jules, officiellement au poste de directeur régional Pôle Emploi Guadeloupe depuis environ deux ans, vient alors au cœur du sujet concernant les organigrammes : « nous ja chanjé organigram 7 fois […] on ne sait jamais à qui s’adresser ». Il faut qu’un organigramme corresponde à un projet, qui répond aux besoins des demandeurs d’emploi de Guadeloupe. « On a même vu des postes créés pour des cadres, et le cadre dit qu’il n’en veut pas. Alors le poste disparaît d’un coup », s’exaspère-t-elle.

En ce qui concerne les conditions de travail, Patricia Pioche tient à rappeler que ce n’est pas le matériel qui est mis en cause, mais quelque chose de beaucoup plus sournois. En effet, les agents Pôle Emploi Guadeloupe exerceraient le travail de deux agents, à la différence des agents français, qui ont proportionnellement 300 demandeurs d’emploi dans leur portefeuille, contre 600 par agent en Guadeloupe. « L’agent se retrouve à accompagner plus de demandeurs d’emploi », déclare-t-elle, avant de conter la morale : « un sentiment du travail mal fait ». Ce sont de ces conditions de travail là dont il s’agit.


La santé des agents Pôle Emploi sur le fil du rasoir ?

En discutant avec Jean-Yves Judith, représentant du personnel UGTG Pôle Emploi, nous découvrons que les mauvaises conditions de travail semblent finalement aussi démarrer au niveau matériel : « au moment où le siège a été installé, quelque temps après on a découvert que le bâtiment libérait des substances qui étaient classées potentiellement cancérigènes. Des substances qu’on appelle les formaldéhydes. Les syndicats sont alors montés au créneau pour réclamer à la direction plusieurs analyses de l’air, ce que la direction a essayé de bloquer. Or il se trouve qu’à ce jour, on n’a toujours pas d’éléments concernant les conséquences du fait que les collègues aient respiré ces substances là ».

 Jusqu’à aujourd’hui, les agents Pôle Emploi se battent pour clarifier la situation de santé de ces agents, souligne Jean-Yves Judith. D’ailleurs encore récemment, on a découvert une citerne d’eau en libre accès sur le site de l’agence de Saint-François. Les agents étaient potentiellement en contact avec cette eau, ce qui aurait pu être très nocif en cas d’acte malveillant.

Voir le rapport ISAST à ce sujet ici.

Quand Théorie et Pratique se rencontrent

Répression syndicale, mais aussi discrimination, selon Patricia Pioche. Se syndiquer et exercer une activité syndicale est prévu dans la convention collective. « Ce qu’on est en train de faire n’est pas illégal, et n’est pas inutile », rappelle la syndicaliste UGTG. Et ça va beaucoup plus loin dans son esprit. Il est selon elle important que les deux parties d’un établissement se rencontrent et avancent : « Pourquoi ? Les patrons mettent en place des stratégies sur le papier. Les syndicats sont là pour dire attention ! Moi je suis dedans, j’ai les pieds en bas, je sais que ce que vous avez prévu de faire n’est pas possible ».

Le rôle d’un syndicat est dés lors de protéger les agents, mais aussi de permettre à Pôle Emploi de répondre aux besoins des demandeurs d’emploi de Guadeloupe.

La dématérialisation face à l’illettrisme en Guadeloupe

Jean-Yves Judith, représentant du personnel UGTG Pôle Emploi, revient brièvement sur un point non moins important et qui doit clairement être pris en compte : celui de la dématérialisation des démarches et procédures pour la demande d’un emploi. Sachant qu’il y a 2 à 3 fois plus d’illettrisme en Guadeloupe, en comparaison avec la France, on se retrouve face à un public en difficulté, qu’il est plus délicat de prendre en compte. Une frange de la population qui pourrait être exclue. « Finalement, l’offre de service de Pôle Emploi ne correspond pas au public », conclut M. Judith.

Un Stéphan Jules pas frileux face aux syndicats

Stéphan Jules, directeur régional Pôle Emploi, s’est livré à une interview pour répondre aux revendications de l’UGTG. De son côté, le discours change radicalement, et à l’écouter, le chemin semble long et ardu pour arriver à faire avancer Pôle Emploi Guadeloupe ensemble.

CCN : Que pensez-vous de la gestion de carrière, dont l’avancement se ferait en fonction du faciès ?

Stéphan Jules : A Pôle Emploi il y a soit des personnes publiques, soit des personnes privées. Les évolutions sont différentes. Ca fonctionne par concours, puisque c’est comme les ex ANPE, ça n’a pas changé. Les personnes de droit privé, c’est en fonction de la convention collective, il y a des accords qui sont assez cadrés. Par exemple tous les 3 ans on est obligés de revoir la situation des personnes. Je n’ai pas du tout ce sentiment là, je m’inscris en faux par rapport à ça. Il faut savoir que c’est dans les prérogatives des établissements de faire évoluer et de donner des promotions aux agents. Les promotions sont liées au travail effectué, à la compétence, à l’investissement … A moins que l’on me démontre le contraire : aujourd’hui il y a des guadeloupéens à Pôle Emploi qui ont évolué, d’autres non, mais c’est normal. Donc non, les promotions ne sont pas faites en fonction de la tête du client. Elles sont faites en fonction du travail réalisé et des compétences.

CCN : Il y a moins de candidatures pour les postes d’encadrement ?

Stéphan Jules : C’est qu’il n’y a pas forcément d’appétences. Donc il y a des questions à se poser, bien évidemment. Aujourd’hui un directeur d’agence à Pôle Emploi ce n’est pas simple. C’est un pression journalière, c’est des relations sociales parfois tendues, donc ce n’est pas pareil qu’ailleurs. Donc forcément ça demande un engagement plus plus, et qui parfois ne donne pas envie. Le climat social est plus tendu qu’ailleurs.

CCN : Les organigrammes sont-ils trop évolutifs ?

Stéphan Jules : Un organigramme par nature est évolutif. On n’est pas dans une conjecture à Pôle Emploi. Les syndicats ont des prérogatives. Effectivement, une de mes prérogatives, c’est d’organiser la Région. Donc on a un organigramme qui répond à ça. L’organigramme a évolué 4 ou 5 fois en 2 ans. Ce n’est pas énorme. Il y a eu des départs. Les syndicats ont demandé aussi que les fonctions support soient plus en appui du réseau. Donc effectivement réorganise les fonctions support. Et réorganiser les fonctions support, ça veut dire changer l’organigramme aussi. On ne peut être dans le constat critique permanent. Les organisations évoluent, et c’est normal. Il est stabilisé maintenant, donc les changements sont à la marge.

CCN : 600 demandeurs d’emploi par portefeuille d’agent en Guadeloupe, contre 300 en France : il y a un manque d’agents ici ?

Stéphan Jules : C’est chiffres ne veulent rien dire pour moi. Aujourd’hui à Pôle Emploi, on a minima 5 types d’accompagnements. On a 3 modalités : « renforcé », « guidé », « suivi ». Les portefeuilles de renforcés sont moins importants, ce sont les moins autonomes. Guidés un peu plus autonomes et suivis encore plus autonomes. Donc les portefeuilles de suivis peuvent aller effectivement jusqu’à 600 ou 700 demandeurs d’emploi. Les portefeuilles de renforcés varient entre 100 et 150, parfois 200 dans la région, et le portefeuille de guidés est intermédiaire. On a aussi l’accompagnement global où ce sont des portefeuilles de 70, même moins. Donc la moyenne n’est pas de 300 du tout. Après dire « il y a beaucoup de demandeurs d’emploi en Guadeloupe parce que le taux de chômage est élevé », c’est une réalité. Aujourd’hui, on ne demande pas aux agents Pôle Emploi de Guadeloupe de travailler plus que les horaires prévus. Donc c’est à nous d’adapter nos actions. On a eu ici des vagues d’embauche assez conséquentes. En 2017, on a titularisé 12 personnes, qui étaient en CDD, là où on s’était engagés à en titulariser 4.

CCN : L’illettrisme est plus conséquent en Guadeloupe. Comment faire pour ne pas exclure les personnes en difficulté face à la dématérialisation ?

Stéphan Jules : L’illettrisme, c’est le Conseil Régional qui le gère. Pour Pôle Emploi, il y a des canaux pour tout faire. Ca veut dire qu’aujourd’hui effectivement pour s’inscrire c’est que par Internet. Sauf que ce n’est pas seulement par Internet à la maison. A la maison on peut avoir un appui par téléphone pour s’inscrire, et si la personne n’y arrive pas par téléphone, il y a des services civiques dans les agences qui vont aider les demandeurs d’emploi à s’inscrire. Illettré ou pas illettré. Aujourd’hui, l’organisation de Pôle Emploi permet de répondre à tout ça. Ca ne veut pas dire qu’on ne peut pas aller plus loin. On a a minima 5 anneaux possibles à Pôle Emploi. On a le physique, le téléphonique, la visio, l’Internet et les partenaires, comme la maison de service public de la Communauté de Communes du Moule. Le numérique, c’est de la proximité.

CCN : Comment aller plus loin dans la lutte contre l’exclusion face à la dématérialisation ?

Stéphan Jules : On travaille en ce moment sur outil où une personne qui ne met pas en avant son illettrisme lors de son inscription, eh bien ça pourra quand même ressortir. On va essayer d’associer ça aussi à des formations. Sur 2017, on a formé pratiquement une centaine de demandeurs d’emploi sur ce sujet. Même si ce n’est pas notre cœur d’action, on ira sûrement plus loin en 2018.

CCN : Au niveau de la santé de vos agents, où en est-on des analyses qui avaient démontré l’existence de formaldéhydes dans l’air au siège régional ?

Stéphan Jules : On n’était pas du tout en zone d’alerte, pour reprendre l’historique. Il y avait des bureaux où il n’y avait pas de fenêtres, et effectivement on a mis des fenêtres dans tous les bureaux. On a mis en place toutes les préconisations. Comme il n’y avait pas d’aérations, on a changé tous les produits d’entretien etc… Donc ça veut dire qu’aujourd’hui on continue sur cette bonne voie. C’est le lot malheureusement de tous les bâtiments neufs. On fait en sorte d’aérer tous les mobiliers avant qu’ils n’arrivent. Il faut savoir aujourd’hui que toutes les peintures sont à l’eau. On est dans un bâtiment exemplaire sur la partie environnementale. Après oui, le formaldéhyde est dans le mobilier, dans les produits. On a tout changé.

CCN : Allez-vous refaire des analyses dans le futur ?

Stéphan Jules : On respecte ce que dit la médecine du travail. Elle nous a donné un certain délai pour en faire une autre, pour que ça soit cohérent. Donc c’est ce qu’on va faire. Le délai c’est un an. Donc ça veut dire que d’ici 4 ou 5 mois on fera certainement une autre étude.

CCN : L’UGTG parle de répression syndicale ?

Stéphan Jules : Ils empêchent, mais ils n’ont jamais été empêchés. Il y a une semaine, ils ont agressé verbalement une auditrice qui est venue. Donc je me demande de quel côté est la répression. Je lutterai tout le temps contre ça, mais la répression c’est eux qui la font, et pas nous. Qu’on me démontre une seule fois une répression. Qu’on me le factualise. Moi je suis preneur d’échanges. Sauf que c’est comme dans une relation de couple. Il faut que les deux veuillent. Je suis prêt à faire notre mea culpa si on a fait des choses. Je vois des syndicalistes qui évoluent professionnellement, d’autres qui sont libres.

CCN : Finalement, avez-vous l’impression que Pôle Emploi Guadeloupe avance mal du fait de la communication direction / syndicats ?

Stéphan Jules : Non, on avance. C’est compliqué, parce qu’on est dans une lutte syndicale. Et dire qu’ils travaillent avec la direction c’est dire quelque part qu’ils travaillent avec le patronat. C’est difficile de l’admettre, mais moi je considère que ça avance. Ca fait deux ans que je suis là, et on a fait des choses. Des fois on est tombés d’accord. Je pense qu’on sera amenés à mieux le faire. On pourrait mettre un peu plus d’eau dans notre vin, et eux aussi. Moi j’ai envie de parler du fond des choses. On peut faire énormément de choses pour la Guadeloupe. Est-ce qu’ils veulent dire « je suis contre », ou est-ce qu’ils veulent dire « je pense que ça, ça serait mieux que ça ». Aujourd’hui c’est surtout « je suis contre ». Il faut retrouver de la sérénité. Quand ça fera 10 ans que je serai là, on aura peut-être avancé. J’ai cet espoir là.


La ministre du travail en Guadeloupe



Muriel Penicaud, ministre du travail, est arrivée jeudi dernier en Guadeloupe à l’aéroport. Elle a entamé au pas de course des visites éclair en Guadeloupe, à Marie-Galante et à Saint-Martin, où les demandeurs d’emploi étaient 4288 fin octobre. Une hausse de 3% consécutive au passage du cyclone Irma, qui a mis au chômage beaucoup de saint-martinois. Sur place pour « écoute et rencontrer les acteurs socio-économiques », elle a rejoint Annick Girardin, ministre des Outre-mer, lundi. Le voyage de la ministre du travail a commencé jeudi en fin d’après-midi, par la visite de l’agence Pôle Emploi Antillipôle, aux abords de l’aéroport, suivie d’une table ronde. « Il faut discuter avec tous les acteurs pour voir comment on peut soutenir les initiatives locales, en tenant compte des spécificités », déclare-t-elle. Muriel Penicaud dit attendre beaucoup de ce voyage, car c’est en étant pragmatique sur le terrain qu’on trouve des solutions et des idées. « Je suis sûre que ce voyage sera très riche », avait-elle conclu.







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