Pôle Emploi : le grand manège technocratique

Quand l’indemnisation et la recherche du travail perdu se font à la mode du marketing globalisé, y compris en interne…

Un ex-ANPE aurait dit un jour à un ex-ASSEDIC : « vous avez pris le travail, nous avons pris le pognon ». La fusion problématique des deux anciennes institutions dans ce gros fourre-tout qu’est Pôle Emploi aurait donc trouvé sa résolution. D’un côté, des agents ex-ASSEDIC compétents techniquement et à l’aise avec des réglementations complexes, qui étaient bien lotis financièrement dans leur ancienne structure, de l’autre, des agents ex-ANPE qui pour la plupart ne sont pas familiers de l’outil informatique et dont le métier d’intermédiation reposait sur la connaissance des territoires où leurs agences étaient implantées avec des moyens budgétaires limités. Monsieur Sarkozy et la « dématérialisation », ce cheval de bataille des technocrates modernes qui installent des collecteurs de « big data » au fond des océans comme si tout ça ne chauffait pas, ont redéfini la donne pour le plus grand bonheur des demandeurs d’emploi. Pôle Emploi se vit aujourd’hui comme n’importe quelle entreprise privée de grande taille, où un nombre réduit de mange-merdes fait le boulot que ne peuvent ou ne veulent plus faire la majorité des employés.

Cette nouvelle organisation me semble représentative du modèle de distribution et de diffusion vers lequel tendent les grandes entreprises du tertiaire, Pôle Emploi, en tant qu’assureur/formateur/intermédiateur n’étant pas autre chose qu’une entreprise de services classique. L’exemple le plus parlant est McDonald’s. Vous arrivez, vous vous collez à la borne (ou si vous arrivez pas de suite, sur le site en ligne), vous choisissez votre menu, vous payez, et pendant ce temps, vous avez cinq personnes au guichet au cas où pour vous aider si vous ne comprenez rien à ce que vous demande la machine et trois derrière qui triment pour que ce que vous commandez derrière votre tablette comme si ça ne demandait aucun effort soit cuit à point pour que vous le mangiez immédiatement. Aucun travail ne peut être apprécié de quiconque dans ces conditions. Le consommateur prend ce qu’on lui donne pour argent comptant et ne mesure pas le temps passé ou les intentions de la personne en face ; le producteur ne fait qu’exécuter un ordre selon un prédéfini très sévère, sans possibilité de conception ou d’improvisation, donc de satisfaction ; le vendeur se contente d’amener les consommateurs à l’usage de la technologie de commande. A la main invisible du marché se sont ajoutées les mains invisibles des travailleurs ; entre les deux, la volonté du consommateur est aveugle.

C’est pareil chez Pôle Emploi. La gestion de la demande d’emploi tend à s’éloigner des agences. Si vous voulez une allocation, vous pouvez scanner vos documents en ligne – et avec une petite connaissance de Photoshop, il est facile de gonfler vos salaires, personne n’est en mesure de le contrôler, vu que c’est un prestataire externe qui est chargé de la manœuvre. Si vous voulez une formation, le catalogue est en ligne. Si vous voulez être accompagné sur un nouveau projet professionnel, votre conseiller délègue le service à un organisme privé, plus proche du terrain qu’il connaissait autrefois. Une fois que vous avez enlevé tout ça, vous avez une petite idée de ce qu’il reste à traiter, et ce sont grosso modo les conflits et les problèmes techniques que le système informatique ne peut pas supporter (parmi eux, l’inadéquation entre ce que les gens déclarent en premier lieu et les justificatifs qu’ils vous adressent ensuite), ou les gens qui ne sont pas en capacité pour une raison ou une autre d’accéder facilement au site en ligne. D’un côté donc, la gestion technique que les ex-ASSEDIC prennent le plus souvent en charge, de l’autre, la gestion de l’humain que les ex-ANPE traitent avec le plus de distance possible pour garantir la paix sociale et faciliter le transit des fausses politiques d’intégration de la main d’œuvre que la subordination, clé du contrat de travail, permet à la grande majorité des citoyens d’éluder, au grand bonheur des accumulateurs de fric intrépides. J’écrirais volontiers à propos des personnes sous contrat d’engagement civique, pour lesquelles Pôle Emploi investit 100€ mensuels par tête, qui accueillent les demandeurs d’emploi et les aident à mettre leurs CVs en ligne, or elles ne sont pas au travail, mais en mission indemnisée.

La nouvelle convention applicable au 1er novembre 2017 entérine cette évolution vers le modèle de l’entreprise monopolistique de type public, prête à la revente. Les « jours travaillés », une unité de mesure propre à Pôle Emploi qui déterminera l’affiliation générale au régime d’assurance-chômage sur la base du calendrier civil, sera incompréhensible à la grande majorité des demandeurs d’emploi. Dans ces « jours travaillés », on trouvera des jours effectifs de travail, comme on peut s’y attendre, mais aussi du congé parental, de la maladie, de l’accident de travail, toutes situations qui viendront en sus alimenter un compteur d’absences pour éviter que le calcul de l’allocation ne soit pas trop défavorable à l’allocataire/ancien « travailleur », qui voit pourtant ses droits se restreindre à chaque tour de table (le licenciement économique remplacé prochainement par la rupture conventionnelle collective, cela signifie que ces situations seront indemnisées à 57% plutôt qu’à 75%, et que leur gestion sera confiée au site web Pôle Emploi et non plus à des conseillers en chair et en os). Cette unité de mesure, qui est d’abord un concept-maison, et parce qu’il est unique à Pôle Emploi, le détache des autres organismes de protection sociale qui utilisent généralement des notions « quotidiennes », reconnaissables instantanément par le public, pour élaborer leurs réglementations. On peut reconnaitre dans cette modification une avancée de type « propriétaire », dans le sens où appliquer une mesure aussi proche des conceptions communes de la durée du travail (nous n’y serions tous que 5 jours sur 7) mais aussi distincte de la réalité du contrat (un salarié est subordonné 7 jours sur 7), qui nécessite une segmentation du temps qui n’est pas celle reconnue par les employeurs autant que par les employés, semble préparer une complexification accrue de la règlementation telle qu’on en affronte dans les organismes privés d’assurance. Il est tentant de penser que cet accord, qui semble être le résultat du dernier souffle du paritarisme mourant, en soit aussi le fossoyeur, et davantage à l’heure où l’Etat et son plus haut fonctionnaire semblent vouloir s’en occuper.

Cet entêtement à ce que la réseautique prenne tout en charge, cette mise en avant continuelle de l’interdépendance des acteurs de ces réseaux producteurs et distributeurs, créent sans le moindre paradoxe les conditions d’une reconnaissance moindre du travail individuel, salariale autant que statutaire, et d’une improbable et toujours plus lointaine résurrection des mouvements sociaux. La seule revendication qui puisse rester, c’est de demander à faire partie du réseau, de ne pas en être exclu. Car, entre le contrat civique indemnisé à hauteur de 400€ et le dirigeant qui perçoit des salaires à six chiffres, il n’y a qu’un seul principe, celui qui ouvre cet article et autorise toutes les opacités. Pendant ce temps, à Pôle Emploi, les guignols sont de l’autre côté du guichet.


Nicolas Cavaliere



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