Cédric, conseiller Pôle emploi suit 300 chômeurs: "On nous met la pression"

Depuis 10 ans, Cédric travaille dans une agence du sud de la France. Entre dysfonctionnements, désarroi des chômeurs et annonces gouvernementales, il raconte son quotidien.

"Je suis attaché à mon métier et aux valeurs du service public, mais aujourd'hui je suis inquiet. La dématérialisation, l'externalisation de certaines tâches, les injonctions contradictoires auxquelles nous sommes soumis en interne et face à nous, des demandeurs d'emploi souvent désespérés..., difficile de ne pas se laisser miner.

Certains collègues sont en burn-out ou proches de l'être. Même moi, je ne suis pas à l'abri. Et l'avenir n'a rien de rassurant avec l'augmentation du contrôle des chômeurs et la refonte de l'assurance-chômage qui selon moi préfigure sa privatisation.

Une cadence soutenue

Je m'occupe de 300 demandeurs d'emploi sur les 10 000 inscrits dans l'agence. Je ne peux suivre sérieusement plus de 40 ou 50 dossiers par semaine. La cadence est soutenue, elle l'a toujours été. J'imagine qu'elle est encore pire dans une agence parisienne.

Certains matins je reçois jusqu'à cinq personnes dans mon bureau pour finaliser les inscriptions, définir leur projet professionnel, etc. Il faut compter 40 minutes d'entretien pour chacun. Comment rester efficace et pertinent jusqu'au bout? Sans oublier la dizaine de demandes simples ou plus complexes arrivant par mail tous les jours.

Des impatiences, des tensions...

Je passe deux demi-journées à l'accueil, soit derrière le comptoir pour répondre aux demandes du public, soit aux bornes informatiques, car depuis février 2016, l'inscription à Pôle emploi se fait obligatoirement sur Internet. La démarche peut s'avérer laborieuse même pour les personnes aguerries, alors imaginez la difficulté pour quelqu'un ne sachant ni lire ni écrire ou sans adresse mail.

Dans le hall d'accueil, la file d'attente peut monter jusqu'à vingt personnes. Cela créé des impatiences, des tensions, parfois des incivilités, voire des incidents. Nous sommes formés à gérer les conflits. Mais c'est délicat, on réagit avec ce qu'on est sur le moment.

Le prestataire qui ne sert à rien

Presque tous les jours, je dois régler des situations critiques liées aux indemnités: retards de paiement, trop perçus générés à tort. L'équipe qui gère l'indemnisation est débordée et avec l'externalisation des services, les dysfonctionnements s'accumulent. Le prestataire censé alléger notre équipe plombe son travail et transforme l'agence toute entière en usine à gaz. Le problème est connu, mais tout le monde est pris en tenaille.

Autre aberration: le prestataire qui ne sert à rien. Pôle emploi a acheté une prestation destinée aux demandeurs d'emploi... autonomes! Et si le quota n'est pas atteint, l'agence paie des pénalités. On nous met la pression pour qu'on prescrive cette prestation. Nous sommes quelques-uns à résister...

L'offre raisonnable d'emploi est inapplicable

Je remarque que la typologie des demandeurs d'emploi évolue: je reçois plus de seniors et de jeunes. J'ai presque 50 ans et j'ai face à moi des personnes de mon âge, expérimentées, qui me disent qu'elles sont foutues et qui se demandent ce que je vais bien pouvoir faire pour elles. À l'autre bout, des jeunes sans expérience estiment n'avoir aucune chance de trouver un travail. Il faut ouvrir des perspectives, encourager, motiver...

Alors quand j'entends que l'offre raisonnable d'emploi (ORE) va être renforcée, je m'énerve. C'est inapplicable! En tant que conseiller, je la "propose", je n'exige pas qu'un demandeur d'emploi l'accepte. S'il refuse, la radiation dure 15 jours mais elle est assez rare. Elle est prononcée par quelques contrôleurs travaillant à la Direction régionale.

Leur nombre est appelé à grossir [de 200 dans toute la France à 1000, ndlr] et il est probable que les radiations pour motif ORE refusée ou insuffisance de recherche d'emploi montent en flèche. Mais pour l'heure, le motif de radiation le plus répandu concerne l'absence non-justifiée à un rendez-vous chez Pôle emploi..."


* Le prénom a été modifié

Par Corinne Dillenseger



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