Chômage : la tambouille des indices



On s'est beaucoup félicité d'une baisse du chômage selon l'Insee, alors qu'une forte hausse vient d'être constatée à Pôle emploi. État des lieux.

Les choses ont commencé à changer pendant la dernière année du quinquennat de François Hollande. Les statistiques mensuelles de Pôle emploi étant désespérément mauvaises, comme les dernières en date concernant le mois de juillet, les attachés de presse officiels et les communicants officieux du gouvernement ont cherché à focaliser l'intérêt du public sur les résultats trimestriels de l'Insee, bien plus positifs pour lui. C'est dans ces conditions qu'on apprenait le 17 août dernier que le taux de chômage selon l'Insee avait reculé de 0,1 % en France pendant le second trimestre pour s'établir à 9,5 % de la population active.

Pourquoi ce changement de thermomètre ? D'abord parce que les chiffres de l'Insee sont moins clivants que ceux de Pôle emploi, moins fréquents – ils sont trimestriels –, moins spectaculaires, moins instables et plus faciles à défendre. Les 9,5 % de chômeurs de l'Insee ne représentent que 2,8 millions de Français tandis que Pôle emploi, pour ce même second trimestre, en était à 3,4 millions en catégorie A (en baisse de 0,7 % sur trois mois), 5,86 millions dans les trois catégories A, B, C (en augmentation de 1 % sur trois mois et de 2,2 % sur un an) et 6,62 millions dans toutes les catégories – A, B, C, D, E – (en augmentation de 0,8 % sur trois mois et de 1,7 % sur un an). Avec l'Insee, tout est tellement plus simple…

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Le ministre de l'Intérieur lui-même, Gérard Collomb, au cours d'une interview-fleuve au Figaro le 15 août, a cautionné indirectement les chiffres de l'Insee en déclarant : « On ne peut pas continuer dans une voie qui a amené le pays à 3 millions de chômeurs. » Fort bien, Monsieur le Ministre, mais vous oubliez au passage que l'Insee bénéficie d'un parapluie qu'il appelle « le halo du chômage », lequel concerne « des personnes qui souhaitent un emploi sans être comptées comme chômeurs au sens du BIT » : autrement dit, des chômeurs supplémentaires, mais pas tout à fait au sens strict du Bureau international du travail. À Pôle emploi, ils seraient classés dans les catégories B et C. Or ce halo dans la seule France métropolitaine représente tout de même, selon l'Insee, 1,5 million de personnes au second trimestre.

Changement de méthode

L'écart entre Pôle emploi et l'Insee, qui était déjà important, s'était encore accru en 2013 à la suite d'un changement dans le questionnaire soumis aux personnes interrogées par l'Insee afin d'établir ses résultats. « Les experts de l'Insee » avaient avoué au journal Le Monde que ce nouveau questionnaire avait eu pour résultat de faire baisser le taux de chômage de 0,5 point, soit de 145 000 chômeurs. La direction de l'institut avait rejeté cette affirmation, mais la coïncidence de ce changement de méthode et du décrochage supplémentaire de ses chiffres avec ceux de Pôle emploi avait fait très mauvais genre, les statistiques « officielles » en France étant par nature sujettes à caution : en effet, l'Insee, s'il est un organisme indépendant, est aussi une administration rattachée au ministère de l'Économie et des Finances.

Le gouvernement et le ministre de l'Intérieur, même si les derniers chiffres de Pôle emploi n'ont pas dû leur plaire, ont donc tout lieu d'être satisfaits des 9,5 % du taux de chômage de l'Insee à la fin juin 2017, en diminution de 0,5 %, et de ses 2,8 millions de chômeurs « officiels ». Sauf que ces 0,5 % entrent largement dans la marge d'erreur de l'institut, qui est de plus ou moins 0,3 %. Et, même si le chômage reculait de 0,1 % chaque trimestre, combien de temps lui faudrait-il pour revenir à son niveau, 7,2 %, d'avant la crise de 2008 ? Réponse : vingt-sept trimestres, soit près de sept ans ! De plus, ce n'est pas parce que l'Insee procède par sondages trimestriels, selon les « critères stricts » du BIT, qu'il faut lui accorder plus de crédit qu'à Pôle emploi, qui comptabilise toutes les recherches d'emploi et de formations entre deux emplois. Et que la méthode de travail de l'Insee soit « la seule reconnue à l'international » ne change rien à l'affaire.

Les chiffres d'Eurostat

Qu'avons-nous de commun avec les problèmes d'emploi en Inde, au Nigeria ou en Colombie ? En revanche, nous avons beaucoup en commun avec les États européens. Eurostat, le thermomètre officiel de l'Union européenne qui harmonise toutes les stats européennes et qui d'ailleurs, pour la France, s'alimente auprès de l'Insee, nous paraît à la fois plus neutre et plus efficient quand il s'agit de nous dire la vérité et d'effectuer des comparaisons avec nos voisins.

Que nous dit Eurostat dans son dernier rapport annuel ? Que la France n'a pas bougé pendant un an, entre mars 2016 et mars 2017, et qu'elle est restée à un niveau de chômage de 10,1 %, tandis que 23 des 28 États membres de l'Union ont vu baisser leur taux de chômage à 8 % en moyenne. Que l'Allemagne est à 3,9 %, le Royaume-Uni à 4,5 %, les Pays-Bas à 5,1 % et la Pologne à 5,3 %. Que dans la zone euro (19 États), le taux de chômage est peut-être plus élevé – il atteint 9,5 % en mars 2017 – mais qu'il est en baisse de 0,7 % sur un an.

Voilà des comparaisons internationales qui veulent dire quelque chose ! En France, nous avons deux thermomètres qui ne fonctionnent pas de la même façon et n'emploient pas les mêmes méthodes, tout en étant aussi critiquables l'un que l'autre. Serait-il si compliqué de mettre au point, en collaboration avec Eurostat par exemple, un troisième thermomètre totalement neutre et indépendant qui ne soit pas dirigé par de hauts fonctionnaires mais par des membres éminents de la société civile qui s'appuieraient sur un comité de sages expérimentés, le chômage, jusqu'à preuve du contraire, ne concernant que la société civile et non l'administration ?

Compétents

Pour mémoire, l'assurance chômage (Unédic et Assedic) a été créée en 1958 – cela fera soixante ans en 2018 – par des hommes de bonne volonté, dans le cadre d'une délégation de service public et dans un esprit réellement paritaire entre deux personnalités qui ont marqué leur temps, André Bergeron pour Force ouvrière, à l'époque un syndicat neutre et réformiste, et François Ceyrac pour le CNPF (Conseil national du patronat français), devenu beaucoup plus tard le Medef. Mais l'administration, qui veut toujours tout contrôler, a fini par mettre la main sur l'Unédic, qu'il est question maintenant de nationaliser. C'est une nouvelle mode !

Voulons-nous, oui ou non, sortir des blocages du passé et changer vraiment le « modèle français » qui n'est pas beau à voir ? Le chômage n'est pas seulement une affaire de thermomètres. Serait-ce trop demander que d'en remettre la gestion à ceux qui le vivent quotidiennement et qui seraient plus compétents pour le gérer que de hauts fonctionnaires qui ne savent même pas ce que ce mot veut dire ? Et si, au lieu de nationaliser l'Unédic, on repartait plutôt de zéro en privatisant tout le système ?


JEAN NOUAILHAC


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>> Chômage : pourquoi les chiffres de l’Insee et de Pôle emploi diffèrent | Médiapôle | 25/08/2017



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