Chômage : Hollande suspendu entre deux courbes

Le chef de l’Etat a affirmé qu’il ne se lancerait dans la course pour 2017, que si une éclaircie apparaissait sur le front de l’emploi. Or entre les chiffres de l’Insee et ceux de Pôle Emploi, il y a une différence de 400 000 chômeurs.

L’heure de vérité approche pour François Hollande. Alors que le chef de l’Etat a conditionné sa participation à la prochaine présidentielle à la fameuse «inversion» de la courbe du chômage en 2016, les derniers chiffres, avant la date limite de dépôt des candidatures à la primaire de la gauche (le 15 décembre) sont en train de tomber. Après la publication par l’Insee, jeudi, du taux de chômage au troisième trimestre, qui ressort quasiment stable (9,7 % en France métropolitaine, soit + 0,1 point sur trois mois), Pôle Emploi diffusera, le 24 novembre, le nombre de demandeurs d’emplois d’octobre. Deux indicateurs, pour deux résultats très différents… Selon l’Insee, le taux de chômage a augmenté de 0,4 point seulement sur ces quatre dernières années, soit 145 000 personnes en plus. Le nombre de chômeurs publié par Pôle Emploi est en revanche moins glorieux. Si la diminution est palpable ces derniers temps, elle n’effacera pas, sur un mois, la hausse de plus d’un demi-million de demandeurs d’emplois intervenue depuis mai 2012. Explication du grand écart entre ces deux thermomètres, qui pourtant mesure la même maladie : le chômage.



Que disent les chiffres ?

Selon Pôle Emploi, le nombre d’inscrits a fortement augmenté les premières années du quinquennat, avant de baisser un peu ces derniers mois. Le pic a été atteint en février 2016, avec 3 591 000 inscrits en catégorie A (sans aucune activité), en France métropolitaine. Depuis, il diminue, pour s’établir à 3 490 500 en septembre. En sept mois, le nombre de chômeurs a donc baissé de 101 000. Mais malgré cette baisse récente, intervenue en dents de scie, la hausse nette depuis mai 2012 reste de 567 700 chômeurs. Même constat pour l’Insee, qui observe une hausse du nombre de chômeurs sur les premières années, jusqu’à un pic au troisième trimestre 2015, puis un reflux. Son dernier pointage fait ainsi état de 2 805 000 demandeurs d’emploi au troisième trimestre 2016. Reste que pour l’institut, la hausse nette, depuis l’arrivée de François Hollande, n’est «que» de 145 000 chômeurs. Soit une progression quatre fois moins importante que celle enregistrée par Pôle Emploi.

Voilà pour les valeurs absolues. Mais l’approche la plus pertinente consiste plutôt à privilégier le taux de chômage, c’est-à-dire le nombre de chômeurs rapporté à la population active (qui regroupe personnes en emploi et chômeurs). En effet, la population active augmentant régulièrement d’une année sur l’autre, le nombre de chômeurs peut également croître sans que ce phénomène fasse augmenter le taux de chômage. Or, selon l’Insee, le taux de chômage est passé, en France métropolitaine, de 9,3 % au deuxième trimestre 2012 à 9,7 % au troisième trimestre 2016. Soit une petite hausse de 0,4 point. Plutôt faible, puisqu’elle correspond quasiment à la marge d’erreur de l’Insee pour cet indicateur (0,3 point). Autrement dit, il y aurait eu une quasi-stabilité du chômage sur ces quatre années. Pour Pôle Emploi, c’est une autre histoire. L’opérateur public de placement ne publiant pas de taux de chômage, il faut «bricoler» un indicateur à partir de la population active. Ce qui conduit, sur cette même période, à un taux passé de 10 % à 12 % environ. Soit une hausse de 2 points de pourcentage… Une grosse différence, là encore, avec l’Insee.

Comment Pôle Emploi et l’Insee calculent ?

Chaque organisme a sa propre méthode, et elles sont très différentes… Pôle Emploi est sur un registre purement administratif. Il comptabilise tout simplement le nombre de personnes qui se réinscrivent, chaque mois, sur ses listes. Et pour la catégorie A, uniquement celles qui n’ont pas du tout travaillé dans le mois. Autre condition, souvent largement théorique : effectuer des actes positifs de recherche d’emploi.

C’est ce chiffre qui est le plus commenté chaque mois. Mais pour les économistes, l’indicateur le plus fidèle à la réalité du marché du travail reste celui de l’Insee : l’institut évalue un nombre de chômeurs à partir duquel il calcule ce que l’on appelle le taux de chômage au sens du BIT (Bureau international du travail), selon des règles harmonisées au niveau international. Et procède, pour ce faire, à une enquête trimestrielle sur un échantillon de quelque 100 000 personnes. Ses critères : ne pas avoir du tout travaillé durant la semaine précédant l’entretien, dite «semaine de référence», être disponible pour un emploi dans les quinze jours et avoir recherché activement un emploi dans le mois précédent. Les deux notions sont donc proches mais ne se recoupent pas totalement. Une personne peut ainsi être chômeur selon Pôle Emploi mais pas selon l’Insee. C’est notamment le cas si elle n’a pas effectué d’actes de recherche d’emploi autres que le seul renouvellement de son inscription à Pôle Emploi. Et l’inverse est vrai : un chômeur au sens du BIT n’est pas forcément dans la catégorie A de Pôle Emploi. Par exemple quand «un chômeur est suivi par une mission locale sans être inscrit à Pôle Emploi ou inscrit dans une autre catégorie [que la catégorie A], car a travaillé dans le mois en dehors de la semaine de référence», explique le ministère du Travail.

Pourquoi l’écart se creuse ?

Malgré ces différences de méthodologie, les deux organismes affichaient, jusqu’à il y a peu, des courbes qui, tout en se différenciant, restaient relativement parallèles. Mais depuis fin 2009, et surtout fin 2012, les deux indices divergent sérieusement. Comme vu plus haut, le nombre de chômeurs pour l’Insee montre une très faible hausse ces quatre dernières années, tandis que Pôle Emploi enregistre un vrai bond. Cette différenciation a plusieurs causes. Elle résulte, avant tout, de changements réglementaires qui, cumulés les uns aux autres, ont gonflé les listes de Pôle Emploi, sans modifier pour autant le statut de ces personnes par rapport à l’enquête de l’Insee.

Ainsi, suite à la mise en place du revenu de solidarité active (RSA), en 2009, «certaines personnes éligibles au RSA ont pu faire la démarche de s’inscrire à Pôle Emploi afin de bénéficier d’un accompagnement personnalisé, dont elles ne pouvaient bénéficier jusqu’alors», explique l’Insee. Au même moment, l’assurance chômage réduisait de six à quatre mois la durée minimale de travail pour pouvoir bénéficier d’une indemnisation, incitant nombre de chômeurs à s’inscrire à Pôle Emploi. En 2009 également a été initiée l’extinction progressive de la dispense de recherche d’emploi (DRE) qui exonérait les chômeurs âgés de faire des actes de recherche d’emploi. Le nombre de bénéficiaires s’est ainsi tari, passant de 350 000 en 2009 à 15 000 seulement fin 2015. «Cette fermeture progressive de la DRE a contribué à rehausser de manière conséquente le nombre de personnes de plus de 50 ans ou plus inscrites en catégorie A de Pôle Emploi», note l’Insee. Sans pour autant que toutes ces personnes soient considérées comme chômeurs pour l’Insee, une partie seulement déclarant vraiment chercher un emploi lors de l’enquête-emploi. C’est ce qu’on appelle aussi l’effet «découragement». A elle seule, cette réforme représente un écart de 80 000 inscrits entre les deux organismes, entre fin 2008 et fin 2012.

A partir de 2012, l’écart grandissant s’explique par la poursuite des effets de certains des changements précédents, mais aussi par la réforme des retraites et le contexte économique. Ainsi, le report progressif, jusqu’en 2017, de l’âge de départ à la retraite, voté en 2010, a eu la même conséquence que la fin de la DRE : les personnes âgées se retrouvent inscrites à Pôle Emploi, mais sans déclarer à l’enquête Insee, pour une partie, chercher vraiment un emploi. Pour celles de 61 ans, par exemple, la hausse, entre début 2013 et fin 2015, a été de moins de 10 000 dans l’enquête emploi de l’Insee, contre 60 000 pour la catégorie A de Pôle Emploi. On retrouve ces chômeurs «découragés» dans une autre catégorie de l’Insee, qui ne compte pas dans le taux de chômage : celle du «halo autour du chômage», qui a bondi de près de 200 000 depuis 2012. Un chiffre qui tempère sérieusement la faible hausse du chômage enregistrée par l’Insee.

Enfin, et en plus de ces modifications réglementaires, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) met en avant une raison conjoncturelle : «Dans un contexte […] d’amélioration du marché du travail, un certain nombre de personnes auparavant inactives, souhaitant désormais travailler, s’inscrivent à Pôle Emploi et sont comptabilisées en tant que demandeurs d’emploi dans la catégorie A.» Elles sont aussi considérées comme chômeurs par l’Insee, et non plus inactives. Mais «une partie de ces personnes n’est pas nécessairement immédiatement disponible pour travailler», note l’OFCE. Il leur manque donc une condition pour être chômeur au sens du BIT. Exemples : «personne achevant ses études ou sa formation, garde des enfants, personne s’occupant d’une personne dépendante».

Y-a-t-il une «inversion de la courbe» ?

Parmi les cinq fois où Hollande a lié sa candidature à une baisse du chômage, il y a notamment cette déclaration du 27 juillet 2015, où il s’est fait plus précis : «C’est dans l’année 2016 que cette baisse crédible doit apparaître. Il faut qu’il y ait une baisse du chômage tout au long de l’année […]. L’objectif est de faire diminuer le chômage suffisamment longtemps pour que ce soit suffisamment crédible.» Côté Pôle Emploi, les chiffres de fin novembre (concernant octobre) seront déterminants. En baisse de 90 000 depuis le début de l’année, la catégorie A, si elle baisse à nouveau pour cette dernière cuvée, constituera incontestablement une tendance. En cas de hausse, en revanche, elle donnera l’impression d’une évolution chaotique, pas forcément «crédible». Et chacun retiendra l’envolée de plus d’un demi-million de chômeurs depuis mai 2012. Concernant l’Insee, la tendance est à la quasi-stabilité (-0,2 point) depuis fin 2015, et à la légère baisse (-0,4 point) depuis le pic du troisième trimestre 2015. Nul doute, si les chiffres de Pôle Emploi la semaine prochaine s’annoncent mauvais, que l’exécutif s’évertuera à mettre en avant le taux de chômage au sens du BIT.

Luc Peillon


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>> Chômage : quand la mesure du fléau rend l’Elysée marteau | Marianne - Laurence Dequay | 18/11/2016

 


Commentaires   

 
0 #2 Anquetil 19-11-2016 17:41
Le chômage remonte à 10% au troisième trimestre, une épine de plus dans le pied de Hollande
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0 #1 Louis-Blanc 19-11-2016 17:37
Prendre que les chiffres de la France métropolitaine est une manière artificielle de faire baisser le chômage, qui est énorme dans la France d'outremer.
Le vrai chiffre du chômage n'est pas de 9,7%, mais de 10%.
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