Pôle emploi préfère les chômeurs high-tech

Les cyberchômeurs parlent aux cyberconseillers. Les plus fragiles sont largués.

TRANSFORMER Pôle emploi en start-up : ce rêve est devenu le leitmotiv lors des réunions de direction du service public. L'idée est d'emprunter aux "start-upers" des méthodes alliant dynamisme et numérique.

Jean Bassères, le patron de Pôle emploi, exhibe des gants de boxe dans son bureau. "C'est pour montrer que je suis punchy."

Dans cette quête à la "start-upérisation", Pôle emploi est allé dénicher de nouveaux gourous dans la Silicon Valley. Dernier gadget en date : les "algorithmes au service de l'emploi". Quésaco ?

Comme toute multinationale vendeuse de cosmétiques, le service public étudie, avec des sous-traitants, la possibilité d'introduire des cookies dans les ordinateurs des demandeurs d'emploi. Ces logiciels espions, dont les découvertes seront, certes, "anonymisées", devront enregistrer les visites des chômeurs sur leurs sites favoris (bricolage, ciné, bagnoles, sport, etc.) et récolter les mots-clés utilisés dans leurs mails. Mission : établir le profil idéal et mettre en relation le candidat rêvé avec son futur patron. Evidemment c'est moins glamour qu'un entretien personnalisé, mais les dirigeants de Pôle emploi sont convaincus qu'ils tiennent là le moyen de faire reculer le chômage. A ranger dans la série des paris idiots ?

Oligopole emploi

Si ce projet aboutit, il ne sera que le énième avatar de la gadgétisation informatique qui déferle sur l'ancienne ANPE. Déjà, les entretiens entre les conseillers de Pôle emploi et leurs "clients" se déroulent de plus en plus souvent par webcam interposées, avant la généralisation, prévue pour 2017. Vissé devant son ordinateur équipé d'une caméra, le chômeur fait le point avec son agent traitant, qui dispose du même matériel. Ce pourrait être du Ken Loach, dont le dernier film, palmé d'or à Cannes, "Moi Daniel Blake" décrit l'univers infernal des chômeurs anglais, gangréné par l'informatique. "L'éfficacité y gagne peut-être. Mais comment, de part et d'autre d'un écran, peut-on nouer une relation humaine avec des gens dans la détresse ?" gémit un agent. "On a l'impression que cette fascination pour les techniques modernes doit nous faire oublier que nous sommes censés travailler dans l'humain."

Opération portes closes

De surcroît, la fracture numérique frappe surtout les sans-emploi qui n'ont pas les moyens de s'offrir un ordinateur ou ignorent le mode d'emploi d'une webcam. Jusqu'à présent, ces laissés-pour-compte de l'informatique avaient la possibilité de se rendre dans l'agence la plus proche pour procéder à des recherches sur un ordinateur libre d'accès. Ils auraient même pu utiliser une webcam pour discuter avec leur "conseiller" installé à quelques mètres de là.

Mais les chômeurs qui se pointent le matin à l'entrée d'une agence trouvent de plus en plus souvent porte close. Depuis le début de l'année, une part grandissante des bureaux n'ouvrent plus, en effet, qu'une demi-journée quotidiennement. Si des importuns tiennent vraiment à être reçus, il leur faut solliciter un rendez-vous, mais seulement dans l'après-midi, avec le conseiller traitant leur dossier. Impossible, par ailleurs, de laisser un message dans une boîte aux lettres : elles ont toutes été supprimées à l'entrée des agences... et même à l'intérieur, où existait il y a peu une boîte par conseiller. Objectif de la direction, énoncé devant les élus du personnel : "inciter fortement le demandeur à uploader les documents."

Le sans-emploi capable de définir le terme "uploader" a gagné un stage.


Alain Guédé





 


Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir