Derrière la baisse du chômage, l'art de la politisation statistique

Le chômage en France métropolitaine est passé sous la barre symbolique des 10%, selon l'INSEE. Pour Eric Verhaeghe, le gouvernement bénéficie des largesses statistiques d'un organisme moins indépendant que Pôle Emploi.


Eric Verhaeghe est fondateur de Tripalio, une start-up sur la vie syndicale. Cet ancien élève de l'ENA a occupé des fonctions dans le monde patronal et assumé divers mandats paritaires. Il fut notamment administrateur de la sécurité sociale. Son dernier livre, Ne t'aide pas et l'État t'aidera, est paru le 25 janvier dernier aux éditions du Rocher. Retrouvez ses chroniques sur son site.


L'INSEE a semé le trouble dans la communication publique, et même politique, sur le chômage, en annonçant une baisse record sur un an, et un retour à une situation jamais connue depuis 2012. Pour parvenir à ce chiffre surprenant, les statisticiens du ministère de l'Economie ont, comme d'habitude, utilisé la méthode de calcul fixée par le Bureau International du Travail (BIT), qui diffère sensiblement de la méthode en vigueur pour Pôle Emploi, fondée sur un dénombrement savant des demandeurs d'emploi immatriculés sous toutes leurs formes. Cette méthode permet d'amplifier, sans trop se poser de question, la fameuse inversion de la courbe du chômage que Pôle Emploi, sur un an, suggère déjà (0,7 point pour Pôle Emploi).

Un effet statistique bien connu

Sur le fond, ces divergences de chiffres sont habituelles et soulèvent d'ordinaire assez peu de polémiques. Entre les statistiques de Pôle Emploi et celles de l'INSEE, il existe en effet la même différence qu'entre la température officielle et la température ressentie sous le vent. L'INSEE donne un chiffre qui relève largement de la construction comptable destinée à une harmonisation avec les normes européennes. Pôle Emploi donne un ressenti plus ou moins exact du phénomène en température ambiante.


Entre Pôle Emploi et l'INSEE, il existe la même différence qu'entre la température officielle et la température ressentie.


Globalement, tout le monde s'accorde à dire que, à contexte macro-économique égal, le chômage devrait entamer une décrue, moins rapide au demeurant que dans beaucoup de pays européens. En cas de coup dur à l'automne, notamment sur le marché bancaire, il n'en ira pas de même, bien entendu.

Y a-t-il une politisation de la statistique publique?

Ce qui gêne les observateurs ne tient donc pas à la divergence constatée entre les différents organes statistiques français. L'enjeu est ailleurs, précédé par des déclarations de certains ministres qui ne cachent pas leur préférence idéologique pour les chiffres de l'INSEE. Ils sont plus solides, plus fiables. Entendez: plus soumis et moins indépendants que ceux de Pôle Emploi.


Ces petits avantages illégaux dont l'INSEE tire de juteux profits est systématiquement protégé par tous les gouvernements qui se succèdent.


Il est vrai que les fonctionnaires de l'INSEE, s'ils sont réputés indépendants, n'en demeurent pas moins des obligés du gouvernement. Le statut que celui-ci leur concède les protège… contre les vents mauvais des économies intempestives et des critiques. Contre vents et marées, l'INSEE résiste d'ailleurs à l'ensemble de la réglementation européenne, en freinant des quatre fers la mise à disposition de ses données auprès du public, en les délivrant au compte-gouttes et de préférence de façon peu accessible pour entraver toute concurrence, et en vendant ses données sur les entreprises. Pourtant, une directive européenne est formelle: les données collectées au titre des obligations de service public doivent être réutilisables gratuitement par tous.

Ces petits avantages illégaux dont l'INSEE tire de juteux profits est évidemment systématiquement protégé par tous les gouvernements qui se succèdent, et en particulier par la gauche qui a reculé, mois après mois, devant la reprise en main de ce service obsolète.
Ces petites fleurs envoyées par le pouvoir méritent bien des renvois statistiques d'ascenseur.

Eric Verhaeghe

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>> Pourquoi les chiffres du chômage sont si différents entre l’Insee et la Dares ? | la Croix - Nathalie BIRCHEM | 18/08/2016




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