Les conseillers Pôle Emploi sont-ils voués à disparaître ?

SOCIETE. Jusqu’où les datas pourront bouleverser notre société ? En appliquant ce sujet au marché du travail, la question prend tout son sens. Aujourd’hui, une institution comme Pôle Emploi qui fonctionne à l’aide de plus de 50 000 employés se trouve être en défaillance à côté des nouveaux services proposés par les startups qui n’ont besoin au maximum que d’une centaine d’employés pour fonctionner. L’époque du dépôt de CV en papier au bureau de l’ANPE semble bien être destinée à être remplacée par l’époque du Big Data. Ces informations personnelles, bien plus nombreuses que celles que l’on peut trouver sur un banal CV, permettraient de faire mieux correspondre et dans un temps record des offres et des demandes d’emplois. Mais jusqu’où peut-on pousser cette exploitation de données ? Le rachat de LinkedIn par Microsoft pour plus de 20 milliards de dollars est l’exemple même de l’appétence des grandes entreprises pour nos CV.

Historique sur le Pôle emploi

La création de Pôle Emploi est officielle depuis le 19 décembre 2008, grande volonté de Nicolas Sarkozy. Il voulait réunir l’ANPE et le réseau Assedic dans l’objectif de simplifier les démarches des chômeurs. Cette fusion entre les deux entités ne s’est pas faite sans tensions. A la fin de l’année 2008, des grèves des employés de l’ANPE avaient lieu. « Les différences de statut, de métier et de culture qui existent entre les deux entités amenées à fusionner laissaient présager de la complexité du processus. L’ANPE est une institution publique, chargée du placement des demandeurs d’emploi ; les Assedic, quant à elles, sont des organismes privés dont le rôle consiste à inscrire et à indemniser les chômeurs. Ce qui pose tout un tas de problèmes, en termes de salaires, de formations, de modes de recrutement, de gestion des congés et des RTT », précisait Alternatives Economiques dès 2008.

Le principe du « conseiller unique » qui sert de référent autant pour les allocations que pour la recherche d’emploi est aussi vivement critiqué. Comme on va le voir après, c’est aujourd’hui une des limites de Pôle Emploi, qui l’empêche d’être réactif aux fluctuations du marché de l’emploi.

Avant la fusion des deux institutions, le marché de l’emploi était un monopole de l’ANPE. Le placement des chômeurs s’est ouvert à la concurrence en 2006. Cette libéralisation du marché était très timide dans un premier temps mais elle s’est renforcée à partir de 2011 et l’action de Xavier Bertrand, alors Ministre du Travail. Pôle emploi va notamment devoir faire face à la concurrence accrue des agences d’intérim.

Qu’est ce que le Big Data ?

Le Big Data (on peut aussi l’utiliser au pluriel, l’usage est très courant – et traduit en français par les « méga données ») désigne l’ensemble des données brutes que l’on possède en très grande quantité sur des individus. « Chaque minute, environ 300.000 tweets, 15 millions de SMS, 200 millions d’e-mails sont envoyés dans le monde tandis que des dizaines d’heures de vidéo sont mises en ligne sur You Tube et que 250go d’information sont archivés sur les serveurs de Facebook » écrit l’entrepreneur Gilles Babinet en introduction de son dernier ouvrage Big Data, penser l’homme et le monde autrement.

Le Big Data tout seul n’a aucun sens. Il faut le relier à des outils capables de déchiffrer ces milliards d’informations. C’est le rôle des « Learning machines » qui sont en fait des ensembles d’algorithmes capables de déclencher une action. Comme l’explique les Echos, « C’est grâce à ce système qu’on peut, par exemple détecter, à partir des informations enregistrées par les capteurs et l’historique des données, à partir de quel moment une machine va tomber en panne, afin de prévenir le service après-vente ». Cet exemple nous permet de visualiser un des objectifs principaux du développement des Big Data : devancer tout ce que pourrait faire l’Homme pour lui « faciliter » la vie au quotidien.

Pour continuer à citer Gilles Babinet, « Le Big Data n’est pas seulement une technologie, mais bien une nouvelle structure d’information et de management. C’est donc une nouvelle façon d’interagir avec la réalité ».

L’utilisation des « mégadonnées » sur le marché de l’emploi

Depuis quelques années, la révolution du Big Data fait rêver les observateurs du marché de l’emploi. A-t-on trouvé le véritable moyen de vaincre le chômage en mettant en adéquation parfaite l’offre et la demande ? A en croire Libération, « Les chiffres sont en effet cruels. Un exemple parmi d’autres : en région Hauts-de-France, on dénombre plus de 550 000 chômeurs et 120 000 offres d’emplois non pourvues. Il y a donc du travail disponible, des gens qui en cherchent et entre les deux, un gouffre intolérable. »

Très concrètement, l’exploitation du « big data » veut dire rassembler, tirer et analyser toutes les informations liées aux salariés et aux candidats à l’embauche : formation initiale, expérience, appétences, etc. Selon le DG de Clustree, qui fournit des solutions informatiques gérants le marché de l’emploi de grands groupes, les ressources humaines sont assises sur « de l’or » sans le savoir. Elles pourraient dénicher la perle rare en ciblant précisément certaines compétences identifiées grâce aux données.

Pôle emploi est-il dépassé ?

Beaucoup d’observateurs s’accordent pour dire que Pôle Emploi n’a pas su s’adapter à la réactivité que proposent certaines plateformes plus récentes. La révolution numérique semble avoir tardé à atteindre le service public de l’emploi.


Dans un long article, le Nouvel Économiste constate que « Le numérique permet en effet à une entreprise de faire savoir très facilement qu’elle recrute, à travers des sites d’annonces, son site web ou les réseaux sociaux. Et c’est pareil pour les chercheurs d’emploi : entre les moteurs de recherches, les alertes d’annonce, et maintenant les mobiles, il n’a jamais été aussi aisé de s’informer et de candidater. Et Pôle Emploi a échoué à s’adapter là où des alternatives existent et réussissent ». L’auteur souligne ainsi les principales failles de Pôle Emploi.


Un besoin de décentralisation

Comment imaginer qu’une structure centralisée, à l’image des administrations de l’État, puisse faire preuve de dynamisme et d’agilité concernant les problématiques d’emploi des chômeurs et de recrutement des entreprises ? Selon l’ancien directeur général adjoint de Pôle Emploi, Hervé Chapron, « Les organisations de type ‘paquebot centralisé’ ne sont plus adaptées aux problématiques du marché de l’emploi ».

Il souligne notamment qu’on ne peut donner les mêmes ordres dans l’ensemble des agences du territoire. « Tout ne doit pas être décidé depuis Paris car la situation du marché du travail, à Lille, n’est surement pas la même qu’à Montpellier », tranche le Nouvel économiste avant de souligner que « La direction actuelle a pris conscience de cet écueil » et qu’un « processus de “territorialisation” est entamé ». « Il vise à faire redescendre le pouvoir en région en donnant plus de latitude aux équipes locales ».

Des conseillers débordés

Depuis la fusion entre l’ANPE et le réseau Assedic, c’est donc un seul et unique conseiller qui réalise le travail de deux conseillers distincts auparavant. « Erreur : indemniser est un métier très différent de celui de conseiller » critique le journal. « Résultat : outre la montée en puissance des frustrations en interne, d’importantes déperditions de compétences se sont produites ».

Les employés sont débordés par la demande mais n’ont même pas le temps de conseiller l’ensemble des chercheurs d’emplois, trop occupés par les tâches administratives chronophages. Julien André, le directeur de l’emploi sur le site d’annonce Vivastreet déclare ainsi : « En moyenne un conseiller chez Pôle Emploi suit 120 personnes et il ne consacre que 20% de son temps à l’accompagnement ».

Des erreurs diverses

Mais ce sont surtout de petits détails qui rendent le site public plus défaillant. Le temps de validation des annonces, qui est de 72 heures chez Pôle Emploi contre seulement quelques heures chez la plupart des concurrents est un premier exemple. Toujours selon Julien André « Pour une entreprise qui a besoin de recruter vite, comme dans la restauration, le modèle pubic ne convient pas ».

Toutefois, Pôle Emploi a lancé une toute nouvelle version de son site il y a quelques semaines. Plus moderne, il est censé répondre aux lacunes que possédait l’ancienne version. Pôle Emploi veut en effet faire oublier cette vision « faussée » et c’était notamment l’un des objectifs poursuivis lors de la signature du partenariat avec « Bayes Impact »

L’effet Paul Duan

En décembre 2015, un jeune entrepreneur fait la une du quinzomadaire Society : Paul Duan. Il est né près de Trappes et après avoir fait ses études en France, il est parti travailler dans la Silicon Valley en tant que data scientist. Il créera par la suite son ONG, « Bayes Impact », qui veut « rendre le monde meilleur, algorithme par algorithme ».

Au début du mois de 2016, celui qui a déjà travaillé avec la mairie de San Francisco pour optimiser les temps de trajets des ambulances, a annoncé son partenariat avec Pôle Emploi. L’objectif ? Créer un site web – Nom de code : Mon Plan d’Attaque – où après avoir répondu à quatre questions simples, les demandeurs d’emploi seraient pris par la main pour trouver leur chemin, étape par étape, dans l’infernal labyrinthe des formations et des jobs.

« Le site fonctionnera comme un conseiller numérique personnel, qui donnera au demandeur d’emploi les informations pertinentes pour reprendre l’initiative sur sa vie personnelle, avec une vision à 360° du marché du travail » explique Paul Duan.

Jean Bassères, directeur général de Pôle Emploi tient à affirmer que Pôle Emploi « s’est adapté aux nouveaux usages, s’est modernisé et est pleinement engagé dans une démarche d’innovation ouverte ». Face aux startups qui concurrencent le secteur, Pôle Emploi n’a en effet pas d’autres choix que d’assurer sa propre innovation.

Bourré de talent et très jeune, Paul Duan aurait pu vendre son projet à n’importe quel investisseur privé dans le monde. Mais s’il a choisi Pôle Emploi, ce n’est pas pour rien. S’il y a bien un point que le jeune président d’ONG aime rappeler c’est que son organisation « ne fait pas de profit : nous construisons des algorithmes de service public, avec un code en open-source ». Car Paul Duan est conscient de la puissance des « méga données » et ne souhaite pas qu’elles tombent entre les mains des investisseurs qui les utiliseraient comme de la vulgaire marchandise.

L’avenir de la politique, de nos communications, repose sur la bonne utilisation de ces données. « Pour moi, ce qui qualifie un gouvernement moderne c’est sa capacité à appuyer ses décisions sur les données. Dans cette optique d’intérêt public, on a la conviction chez Bayes Impact que les questions de politiques publiques doivent être gérées par des organismes publics » explique Paul Duan.

De ce partenariat entre Pôle Emploi et Bayes Impact, il ne faut pas attendre des miracles non plus : celui-ci ne va pas créer de nouveaux jobs, ou éliminer d’un coup de baguette magique toutes les rigidités du marché français. Mais s’il fonctionne bien, Mon Plan d’Attaque pourrait fluidifier le marché et rendre le parcours des chômeurs moins désespérant.

 - Tanguy Homery Rédacteur Politique/Société/Culture -Chroniqueur dans "Aujourd'hui le monde" sur Radio Laser



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