Normandie : Face au chômage, faut-il privatiser la recherche d’emploi ?

Recrutement. Confierà des entreprises privéesou à des associations le placement des demandeurs d’emploi ? L’idée qui vient d’être relancée est en fait déjà en partie mise en place par Pôle emploi. Avec succès ?

Une idée brûlante et récurrente, particulièrement à l’approche d’élections nationales : la privatisation de la recherche d’emploi, la mission aujourd’hui dévolue à Pôle emploi. La dernière salve en date est venue de Normandie, le 18 janvier lors d’une cérémonie de vœux de l’ancien ministre et député de l’Eure Bruno Le Maire, à Évreux. « Je propose que nous privatisions Pôle emploi pour donner le placement à des entreprises privées qui seront outillées », a-t-il lancé devant plus de mille personnes. Une idée « radicale mais simple », a précisé le candidat à la primaire de droite et du centre pour la présidentielle (lire page 9).

Chez les syndicats de salariés, la proposition en fait sourire quelques-uns. Car « l’établissement public a déjà recours à des opérateurs privés (entreprises et associations, NDLR) depuis plusieurs années », rappelle Yannick Dennebouy, secrétaire régional de SNU Pôle emploi. Une des premières expériences avait d’ailleurs été réalisée à Rouen en 2005 avec le cabinet australien Ingenius, qui suivait des demandeurs susceptibles d’être touchés par un chômage de longue durée. Aujourd’hui, ces sous-traitants sont le plus souvent chargés du placement des chômeurs les plus proches de l’emploi, d’une partie de ceux qui ont été licenciés ou encore de la formation professionnelle. Chaque année en France, près de 250 000 chômeurs sont accompagnés par des opérateurs privés. Un marché qui représente près de 130 M€.

Pour le Medef, ce peut être la bonne solution. « Aujourd’hui, près de 15 000 emplois ne sont pas pourvus dans notre région, regrette Arnauld Daudruy, président du Medef de Normandie. Des milliers d’entreprises ne trouvent donc pas les collaborateurs dont elles ont besoin, ce qui freine leur développement et peut les mettre dans une situation de danger. Et pourtant, nous ne recevons jamais la visite d’agents de Pôle emploi. » Le patron du groupe Olvea, implanté près de Fécamp, reconnaît, comme beaucoup d’autres chefs d’entreprise, ne jamais faire appel à l’établissement public pour recruter, à qui il préfère les agences d’intérim. « Il faut une culture du résultat, plus motivante, poursuit Arnauld Daudruy. Dans ces sociétés privées, les consultants, pour assurer la pérennité de l’entreprise et être le mieux rémunérés possible, se dépassent. »

Les syndicats de salariés restent quant à eux farouchement opposés à la privatisation. D’abord parce que « les opérateurs ne sont pas plus efficaces que les agents de Pôle emploi », martèle Michel Beaugas, secrétaire général de Force ouvrière dans le Calvados. Ce que confirme un rapport du ministère du travail publié en 2011. Selon ses conclusions, avec Pôle emploi, près de 47 % des licenciés économiques ont retrouvé un emploi au bout de treize mois, contre 43 % quand ils étaient accompagnés par un opérateur privé. Mais en 2015, la Cour des comptes a fustigé dans un autre rapport l’inefficacité de l’établissement public, qui « ne serait à l’origine directe de la reprise d’emploi, selon les déclarations des demandeurs d’emploi, que dans 12,6 % des cas ».

PÔLE EMPLOI JUGÉ INEFFICACE PAR LA COUR DES COMPTES

« Sous-traiter une partie du placement des chômeurs ne coûte pas moins cher à Pôle emploi, au contraire, ajoute Yannick Dennebouy. Le but, c’est simplement de ne pas recruter d’agents supplémentaires. » Michel Beaugas évoque une dernière crainte liée à la mise en concurrence des entreprises privées. « Elles vont forcément être plus intéressées par des chômeurs plus proches de l’emploi et plus faciles à replacer, souligne le syndicaliste. Il y aurait donc une sélection des demandeurs d’emploi. »

Preuve que le sujet de la privatisation du placement des demandeurs d’emploi est sensible : la CGPME, l’organisation patronale qui représente les petites et moyennes entreprises, et l’Association pour l’emploi des cadres, chargée d’une partie du reclassement des cadres chômeurs, n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Ni d’ailleurs la direction de Pôle emploi Normandie, qui a même donné des consignes de mutisme à ses partenaires privés ! Une idée brûlante, on vous disait...

CHARLY LE GAL

Recours aux opérateurs privés ou réforme du système

Y a-t-il urgence à privatiser l’ensemble du placement des demandeurs d’emploi ?

n Bruno Le Maire : « Depuis 2012, il y a eu une nette augmentation du chômage dans notre pays : 650 000 demandeurs d’emploi de catégorie A en plus et 1 million de catégories B et C. Dans ce contexte, Pôle emploi a-t-il fait la preuve de son efficacité ? Non, malgré le travail de ses agents. Aujourd’hui, seuls 12 % des chômeurs retrouvent un emploi grâce à l’établissement public, contre 15 % en 2010. Beaucoup se détournent de Pôle emploi, lui préférant des sites internet. C’est un échec et c’est 50 % plus cher qu’un opérateur privé, entreprise ou association, plus à même selon moi de prendre en charge le placement des demandeurs d’emploi, leur traitement et leur retour rapide à un emploi. Mais je propose que leur indemnisation reste dans les mains des pouvoirs publics. C’était une erreur de leur confier les deux missions (une décision prise par Nicolas Sarkozy, dont Bruno Le Maire a été ministre, NDLR). »

n Jean-Christophe Hauguel : « Vu la situation actuelle sur le marché du travail et le taux de chômage, il y a urgence à prendre des dispositions pour faire en sorte que les choses s’arrangent. Et plus que privatiser le placement des demandeurs d’emploi, il faut le réformer, le revoir globalement en l’ouvrant à la concurrence et en spécialisant les agences en fonction du domaine d’activité (restauration, bâtiment, tourisme...), du secteur géographique et des types de postes (cadres, techniciens, ouvriers, saisonniers...). Mais il ne faut pas réduire le débat sur le chômage à la seule question du placement. D’autres facteurs agissent sur l’offre et la demande d’emploi : la réglementation qui pèse sur le marché du travail, la législation, la formation... »

La mise en concurrence et la rémunération des opérateurs privés en fonction des résultats ont-elles montré leur efficacité ?

n B. L. M. : « Les pays dans lesquels ça existe déjà (Australie, Grande-Bretagne ou Allemagne) prouvent que ça peut être une bonne solution. Ce qui est impossible, c’est de laisser les choses en l’état. Ma proposition de confier le placement des demandeurs d’emploi à des opérateurs privés prévoit de vérifier leurs résultats et de les rémunérer en fonction. Il faudra prendre en compte la rapidité de leur travail et la stabilité de l’emploi retrouvé. L’opérateur ne serait pas rémunéré de la même façon selon qu’il leur obtient une mission en intérim ou un CDI. »

n J.-C. H. : « Dans l’économie, quel que soit le domaine, la concurrence produit toujours une meilleure efficacité et de meilleurs résultats qu’un monopole, car elle permet d’affiner les besoins, de les localiser. Je serais plus nuancé sur l’efficacité entre secteur privé et secteur public. Car tout dépend de la façon dont sont gérées et managées les agences de placement de demandeurs d’emploi. Il y a des cas où c’est le privé qui est le plus efficace, et d’autres cas où c’est l’inverse. Ce qui compte, c’est la diversité des acteurs. C’est elle qui va permettre de répondre à la problématique avec le plus d’efficacité. »

Faut-il craindre des inégalités de traitement entre demandeurs d’emploi ?

n B. L. M. : « Cette crainte est tout à fait légitime mais les inégalités existent déjà et elles sont criantes. Dans certaines agences Pôle emploi, des employés ont sept fois plus de dossiers que dans d’autres. Par exemple, ils en gèrent 192 à Douais contre 60 dans le XVe arrondissement de Paris. Ma seule volonté est de faire en sorte que, quelle que soit sa qualification, un demandeur d’emploi soit accompagné personnellement dès le début de sa période de chômage. »

n J.-C. H. : « J’ai du mal à imaginer que certains demandeurs d’emploi seraient plus favorisés que d’autres. On peut penser que les agences se spécialiseront en fonction des qualifications des uns et des autres. Certaines, par exemple, ne s’occuperaient que des chômeurs de longue durée, d’autres des seniors de plus de 50 ans ou des jeunes, avec une meilleure analyse et donc une meilleure réponse. Aujourd’hui, avec l’uniformité de Pôle emploi, le chômage de longue durée des jeunes et des seniors augmente encore plus que la moyenne car on ne se penche pas assez sur leur cas en particulier. »


PROPOS RECUEILLIS PAR C.L.G.



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