Comment Pôle emploi s'est fait uberiser

Malgré le monopole théorique de Pôle emploi, le boncoin.fr est le deuxième acteur de l'emploi en France, où plus de 500 sites coexistent.

Une grosse PME lyonnaise recherchait trois télévendeurs confirmés. Elle dépose son annonce auprès de l'agence locale de Pôle emploi. Trois semaines plus tard, on lui envoie une dizaine de personnes: des caissières, des manutentionnaires, une employée de crèche et un ancien conducteur de bus... Effondrée, la DRH ne les a même pas testés. Un stagiaire a demandé naïvement pourquoi on ne mettait pas l'annonce sur le Bon Coin. Soixante-douze heures plus tard, les trois postes étaient pourvus. Malgré le monopole théorique de Pôle emploi, Leboncoin.fr est aujourd'hui le deuxième site d'emploi en France!

>> Notre dossier: En route pour l'ubérisation, l'invasion des barbares

Cela devait arriver: Pôle emploi s'est fait uberiser. Autrement dit, comme les taxis, les hôteliers ou les loueurs de voiture, il doit faire face à la concurrence de plateformes qui mettent en relation les clients et les vendeurs, en l'occurrence des particuliers se proposant de prêter leur maison ou leur voiture. A des degrés différents, tous les secteurs sont confrontés à cette concurrence nouvelle: Pôle emploi ne pouvait échapper à cette crise identitaire.

Le recrutement en ligne: plus de 500 sites

Dans la galaxie du recrutement en ligne, on trouve plus de 500 sites actifs, répartis en cinq familles. D'abord, les Job boards: Monster et Cadremploi, les acteurs historiques du marché, et RegionsJob pour l'emploi local... Forts de leur quinze ans d'existence et avec leurs énormes CVthèques, ils proposent de plus en plus de services pour aider les DRH : plateforme de recherche sémantique, site spécialisé pour les pros du digital, etc.

Deuxième acteur, les réseaux sociaux: LinkedIn, Viadeo ou Facebook, qui permettent d'échanger et de mieux connaître les candidats potentiels, lesquels ne sont généralement pas en recherche active mais "pourraient se laisser tenter".

Puis viennent les "matcheurs", comme Meteojob ou Qapa, qui rapprochent les compétences des uns et les attentes des autres grâce à des hashtags, pour un recrutement sur mesure. Enfin, il y a les gratuits, comme Leboncoin.fr, Bacpluscinq.com mais aussi... Pôle emploi et l'Apec, les opérateurs traditionnels.

Le Bon Coin, acteur low cost du recrutement, domine le segment des jobs peu qualifiés. Au-dessus d'eux trônent les agrégateurs, des métamoteurs comme Jobijoba ou Indeed qui centralisent des dizaines de milliers d'offres déjà publiées sur d'autres sites.

En marge de ce marché principal, on trouve aussi les jobeurs comme YoupiJob ou SeFaireAider.com pour les besoins ponctuels qui ne seraient probablement pas passés par Pôle emploi (femme de ménage, jardinier, baby-sitter...). Les fonctions du haut de la pyramide demeurent l'apanage des chasseurs de têtes.

Pôle emploi assure trop de missions

Pouvait-il en être autrement? Pôle emploi n'est certes plus un dinosaure du numérique: il propose des modules d'aide à la recherche, des alertes par e-mail et il a passé des accords avec certains Job boards pour garder sa première place en nombre d'annonces proposées (plus de 270000).

Il assure néanmoins trop de missions - à commencer par l'indemnisation des chômeurs - pour pouvoir remplir seul celle-là. Sa vocation n'est-elle pas avant tout d'accompagner les chômeurs? Or, entre janvier 2009, date de sa création, et janvier 2015, le nombre de demandeurs d'emploi figurant sur ses listes, toutes catégories confondues, est passé de 3,9 à 6 millions! Sans compter que les conseillers doivent aussi s'occuper des "handicapés du numérique"...

Pourtant, si ces outils deviennent incontournables pour trouver un job, contribuent à faire disparaître le "marché caché" (les jobs réservés aux happy few) et à intensifier les mises en relation, ils ne peuvent malheureusement rien contre l'ampleur du chômage dans l'Hexagone. Peut-être les employés de Pôle emploi, déchargés de cette partie du travail, pourraient-ils consacrer plus de temps au problème de fond - même si toute l'énergie du monde ne remplacera pas une réforme de l'Education nationale -, celui de l'inadéquation entre les postes à pourvoir et les formations des demandeurs. Car une ancienne caissière, pour peu qu'elle soit aimable et pugnace, peut aussi apprendre le métier de télévendeuse.


l'Expansion - Christine Kerdellant



Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir