Pôle emploi bidouille-t-il les chiffres du chômage ?

Un changement de méthode statistique a fait baisser le nombre de demandeurs d'emploi. Pourquoi ?

"Parfaitement fiables". Le directeur de Pôle emploi, Jean Bassères, a pris la défense de son institution, mardi 28 juillet, dans une interview à "L'Opinion" (lien payant):

Nos statistiques mensuelles ont été labellisées par l'autorité de la statistique publique en 2014, a rappelé l'inspecteur des Finances. Elles sont conformes au standard européen."

Cela sera-t-il suffisant pour faire retomber la polémique ? Depuis lundi 18 heures, les chiffres du chômage font couler de l'encre.

• D'abord parce qu'ils sont en hausse au mois de juin, ce qui dément une nouvelle fois la promesse de campagne de François Hollande, comme le soulignent mardi matin pas moins de neuf éditorialistes.


• Ensuite parce qu'une modification de la méthode statistique a fait baisser artificiellement la hausse du chômage.

On pourrait presque croire à un tassement de la montée du chômage s'il n'y avait pas eu de modifications intervenues au mois de juin sur la manière de classer les privés d'emploi par Pôle emploi", a ainsi commenté la CGT.

Y aurait-il eu bidouillage statistique ? François Hollande, qui a fait de l'inversion de la courbe du chômage une condition nécessaire à sa candidature en 2017, a montré patte blanche :

C’est dans l’année 2016 que cette baisse crédible doit apparaître. Il faut qu’il y ait une baisse du chômage tout au long de l’année 2016", a-t-il clarifié lundi.

Il n'empêche, cet événement pose un certain nombre de questions. Et donne l'occasion de rappeler qu'en matière de chômage, la bizarrerie statistique n'est pas une exception.

Que s'est-il passé en juin ?

Le service public de l'emploi a avant tout corrigé une erreur :

Lorsque le demandeur d’emploi effectuait une formation en étant rémunéré par la Région ou en bénéficiant de la prise en charge de la protection sociale, il pouvait arriver que Pôle emploi n’en soit pas informé", explique l'ex-ANPE sur son site internet.

Même chose pour une personne partant en service civique ou en contrat aidé d'insertion. En croisant les fichiers des uns et des autres, Pôle emploi a mieux identifié la situation de 24.800 personnes.

Cette correction a eu des effets sur les chiffres du chômage : 10.000 personnes qui auraient été comptabilisées à tort parmi les chômeurs sans aucune activité (catégorie A) et 14.800 personnes comptabilisée, à tort également, comme ayant une activité réduite inférieure (B) ou supérieure (C) à 78 heures, se sont retrouvées, comme elles le devaient, dans les catégories D (stage, formation, maladie…) ou E (contrats aidés, création d'entreprise…).

In fine, sur le mois de juin, Pôle emploi a enregistré 1.300 demandeurs d'emplois - sans aucune activité - supplémentaires (en net), ce qui est considéré comme une hausse non-significative, puisque qu'elle équivaut à 0,04% de 3.553.500 de chômeurs. Au lieu de 10.300 chômeurs supplémentaires, soit une hausse de 0,3%, ce qui n'est pas négligeable. D'où les soupçons sur la manipulation des chiffres. D'autant qu'il y a eu une autre anomalie le mois précédent.

Que s'est-il passé en mai ?

Voyant le faible taux d'actualisation des demandeurs d'emploi sur internet en mai, les responsables de Pôle emploi ont craint que le nombre de radiation des listes augmente anormalement : certains, en week-end, auraient-ils oublié de pointer malgré le SMS de rappel qu'ils reçoivent ?

Pour empêcher que les chiffres baissent anormalement, Pôle emploi a décidé d'envoyer un second SMS de rappel. Et le phénomène inverse s'est produit : il y a eu moins d'oublis que d'habitude ! Et les chiffres du chômage se sont retrouvés… plus élevés.

Cette correction a permis d'avoir un chiffre plus proche de la réalité, et on pourrait se demander pourquoi on n'envoie pas deux ou trois SMS tous les mois. Mais cela ne semble pas avoir été évoqué, ce qui fait qu'il y a un décalage avec juin, mois durant lequel il semble qu'un seul SMS ait été envoyé, comme chaque mois.

Cet événement a également une conséquence sur la tendance entre mai et juin : le nombre de chômeurs étant gonflé en mai de plus de 6.000 personnes, l'écart s'en est retrouvé réduit d'autant. Ainsi, s'il n'y avait pas eu cet événement de mai, le nombre de chômeurs de catégorie A aurait augmenté non pas de 1.300 mais 7.300. Et s'il n'y avait eu aucune anomalie statistique en mai et en juin, il aurait augmenté de… 17.300 !

C'est grave, docteur ?

• Non : l'important c'est la tendance à long terme

Pôle emploi n'en est pas à sa première anomalie statistique. On se souvient du fameux bug de SFR, l'opérateur censé envoyé les SMS automatiques de rappel, qui avait connu une défaillance en août 2013, faisant chuter de manière anormale les chiffres du chômage, pile un an après l'engagement de François Hollande d'inverser la courbe en un an. L'anomalie n'avait pas posé de problème, puisque les statistiques étaient redevenues normales – et avaient démenti l'inversion de la courbe.

Il faut donc s'attendre à ce que la normale revienne cet été. Néanmoins, comme l'indique Pôle emploi sur son site, le croisement des fichiers de formation, qui est en partie responsable du changement de catégorie en juin, va être étendu à l'ensemble des régions françaises en août. Il faut donc s'attendre à un nouveau soubresaut statistique, mais plus petit.

Contre cette volatilité inutile, il existe un remède. Comme le rappelle régulièrement le ministre du Travail - François Rebsamen et Michel Sapin avant lui - il vaut mieux suivre les statistiques de l'Insee, publiés tous les trois mois, car elles donnent la tendance de manière plus fiable. L'Insee a de plus retenu la définition du chômage du Bureau international du travail (BIT), ce qui permet les comparaisons internationales.

L'importance de la tendance du chômage est aussi à relativiser : certes, elle est un enjeu majeur en politique (pour la campagne de 2017), et en économie (elle influence les acteurs de l'économie), mais elle ne décrit pas les situations individuelles : ce n'est parce que le taux de chômage baisse qu'il n'y a pas des milliers de gens qui perdent leur emploi.

• Oui : cela fausse notre idée de la réalité

Une chose, toutefois, reste importante : la représentation du monde à laquelle participe ces chiffres. En l'occurrence, celle d'une France en proie au chômage de masse. Et dans cette perspective, ce sont les montants, et pas seulement la tendance, qui sont importants. Or, ceux-ci varient considérablement selon les statistiques que l'on observe. Car les médias, les politiques, les économistes, ont pris des habitudes étranges :

• La catégorie qui sert de référence est la catégorie A, les chômeurs sans aucune activité. Or, si vous réalisez deux heures d'intérim dans le mois, vous passez dans la catégorie B. Si vous travaillez deux jours et demi par semaine, vous êtes dans la catégorie C. Si vous êtes cadre sans-emploi, on vous oriente vers un suivi personnalisé type Apec, et vous êtes dans la catégorie D. Vous déclarez vouloir créer une entreprise? Vous êtes dans la catégorie E.

• Si l'on prend en compte toutes les catégories (A, B, C, D, E), il n'y a pas 3.553.500 chômeurs en France, mais 6.073.600 chômeurs. Et ce, sans compter les personnes qui ne s'actualisent pas, parce qu'elles sont parties en week-end, ou parce qu'elles sont en fin de droit, ou tout simplement qu'elles n'ont plus accès à un ordinateur.

• La référence pour la prise en compte du chômage est le nombre de demandeurs d'emplois en France métropolitaine ! Avec les départements d'outre-mer, le nombre de chômeurs atteint 6.379.200 ! Soit près d'un Français sur dix. Ou un actif sur cinq.


Donald Hebert

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>> Les statistiques de Pôle emploi sont « parfaitement fiables » | Les News Eco .fr | 28/07/2015





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