Pôle Emploi, inefficace ? Je reçois 20 chômeurs par jour. On dirait presque un supermarché

LE PLUS. "Pôle emploi à l'épreuve du chômage de masse". C'est le titre du rapport critique réalisé par la Cour des comptes et à paraître prochainement. Selon "Le Parisien", le texte pointerait du doigt l'inefficacité du service public. Qu'en pensent ceux qui y travaillent ? Réponse de Jean-Charles Steyger, conseiller Pôle emploi et délégué syndical FSU-Pôle emploi.

Édité et parrainé par Anaïs Chabalier

Un rapport de la Cour des comptes intitulé "Pôle emploi à l'épreuve du chômage de masse", pointe du doigt l’inefficacité de ce service public. En tant que conseiller Pôle emploi, je peux affirmer qu’il s’agit d’une véritable bombe.

Alors que les chiffres du chômage battent des records – 6 millions de demandeurs d’emploi en mai 2015 –, ce rapport déstabilise encore plus ce service public, dans un contexte où les conditions de travail sont déjà particulièrement difficiles.

Nous manquons de temps et de moyens

La Cour des comptes remet en cause la qualité du service de Pôle emploi, son réseau – il y aurait trop d’agences –, ainsi que ses coûts de gestion. Ses conclusions auraient pu être plus mesurées, car elle ne prend pas en considération le travail qui est fourni dans des conditions dégradées pour les agents Pôle emploi.

Depuis de nombreuses années, nous crions haut et fort que les demandeurs d’emploi sont abandonnés, car nous n’avons pas les moyens de faire notre travail correctement. Malheureusement, nous ne sommes pas entendus.

Cependant, quand la Cour des comptes affirme que nous avons une connaissance insuffisante des besoins des demandeurs d’emploi et des entreprises, nous ne pouvons pas nier, car nous manquons terriblement de temps et de moyens.

Chaque conseiller reçoit 20 demandeurs d’emploi par jour en moyenne. Au bout de 20 minutes d’entretien, une alerte s’affiche sur nos écrans, pour nous indiquer que nous sommes en retard. Si l’on fait durer notre rendez-vous quelques minutes de plus, c’est notre supérieur qui nous rappelle à l’ordre.

Cette pression quotidienne est insupportable et de ce fait, la qualité de service est dégradée. Il ne faut pas oublier que Pôle emploi, c’est 63,2 millions de coups de fil entrants par an. Comment faire correctement notre travail dans ces conditions ?

Pôle emploi est géré comme Carrefour

La Cour des comptes a tout de même raison de pointer du doigt la gestion et l’organisation de Pôle emploi, car certaines choses ne sont pas logiques.

Quand un demandeur d’emploi ne se présente pas à son rendez-vous, une autre mission nous est confiée, comme répondre aux appels via la plateforme téléphonique de l'agence par exemple. Nous pouvons ainsi réaliser différentes tâches dans la journée, sans pouvoir prendre le temps de mener à bien notre principale mission, qui est d’aider les demandeurs d’emploi.

Finalement, Pôle emploi est géré comme Carrefour. Mais peut-on vraiment manager un service public comme on manage une grande surface ? Non ! Nous ne sommes plus des humains, mais des outils.

Il ne faut pas perdre de vue que Pôle emploi est un service universel, gratuit et de proximité. Ces valeurs propres au service public ne doivent pas être oubliées voire abandonnées .

380 demandeurs d’emploi pour un conseiller

Malheureusement, les activités et les missions de Pôle emploi peuvent faire l’objet de marchandisation. Le marché de l’emploi représente de grosses sommes et cela peut créer des vocations : c’est pour cette raison que les agences privées de placements fleurissent.

Plutôt que de soutenir Pôle emploi, le gouvernement semble vouloir encourager ces agences privées : le 19 mars 2015, une directive visant à faciliter la création d’agences privées de placement a été mise en place.

Ces agences ont plusieurs avantages sur Pôle emploi, notamment au niveau des effectifs. Chez Manpower par exemple, il y a 80 demandeurs d’emploi pour un conseiller, alors que chez Pôle emploi, il y a 380 demandeurs d’emploi pour un conseiller.

De ce fait, les agences privées de placement ont de meilleurs résultats que Pôle emploi. Cela est également dû au fait qu’elles sélectionnent les demandeurs d’emploi qu’elle souhaite remettre sur le marché du travail.

Ce ne sont pas ces valeurs qui sont défendues par Pôle emploi et à cause de ces agences privées, le service public est en train d’être réduit à un simple service administratif. Nous sommes dépités.

Notre souffrance n’est pas prise en considération

La Cour des comptes n’aurait-elle pas mieux fait de faire un rapport sur le contrôle de la fraude fiscale plutôt que de s’attaquer à un service déjà en souffrance ? Probablement.

Ce type de rapport ne facilite pas notre quotidien, car il est à l’origine d’échanges parfois compliqués entre conseillers Pôle emploi, mais aussi avec les demandeurs d’emploi. C’est à nous, sur le terrain, de gérer ces conflits. Notre souffrance n’est pas prise en considération.

Le directeur général de Pôle emploi ne peut pas rester immobile face à un tel rapport. Pour cela, nous devons nous asseoir autour d’une table et discuter.

En tant que conseillers, notre rôle est donc de donner des perspectives durables pour que la situation s’améliore. Malheureusement, nous savons bien que nous n’arrêterons jamais le Pôle emploi bashing.

Par Jean-Charles Steyger Conseiller Pôle emploi

Propos recueillis par Anaïs Chabalier.


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