Mercato : "Il y a des joueurs de Ligue 1 qui pointent à Pôle emploi"

INTERVIEW - On en parle peu mais le chômage frappe de plus en plus durement le milieu du football professionnel. Entretien avec Sidney Broutinovski, fondateur et directeur général de l'École des agents de joueurs de football (EAJF), et dont le cabinet gère notamment les intérêts de David Rozehnal (34 ans), en fin de contrat avec le Losc.

D'année en année, la liste des joueurs pros au chômage prend de l'ampleur, incluant même des internationaux, comment l'expliquer ?
Il y a une réalité économique qui touche aussi le football, même si c'est un microcosme qui draine beaucoup d'argent. Les clubs sont de plus en plus réticents à payer des salaires d'un certain niveau à des joueurs qui, avec l'âge, perdent de leur valeur. C'est souvent difficile pour ces joueurs d'accepter une baisse de salaire. À part pour le PSG et Monaco, aux budgets bien plus importants que ceux de la majorité des clubs de Ligue 1, l'économie du football en France ne permet pas de se projeter et d'assurer la pérennité d'un paiement de salaire sur deux ou trois ans. On l'a vu avec Le Mans, Valenciennes, Lens (au bord de la faillite, ndlr)… Les clubs français ont de plus en plus de mal à lever des fonds. C'est dû notamment à l'imposition et aux droits télé moins élevés qu'ailleurs. Aujourd'hui, les clubs doivent prévoir une descente en Ligue 2 dans leur budget pour être sûrs de pouvoir payer un joueur jusqu'au bout de son contrat.

Pour un agent, est-ce qu'un joueur en fin de contrat se gère différemment ?

Oui, dans le sens où les joueurs sont passionnés par ce qu'ils font. Ils ont peur de ne pas retrouver quelque chose derrière. Il faut donc prendre en compte leur stress, leur appréhension et leur angoisse, en plus des considérations sportives habituelles. Ça implique d'être beaucoup plus présent, d'essayer de les rassurer au maximum et, surtout, de leur trouver un point de chute.

Vous tenez donc presque un rôle d'assistant social ?
Non, les agents ne sont ni des pères, ni des amis, ni des assistants sociaux. C'est avant tout une relation d'affaires, comme entre un avocat et son client. Celle entre un agent et un joueur a, certes, vocation à durer plus longtemps. Des liens se tissent naturellement. Certains agents deviennent les parrains des fils des joueurs. Mais il ne faut pas se tromper. Il y a un soutien psychologique parce qu'on gère de l'humain, pas des actions en Bourse ou des produits marketing. On ne peut pas ignorer les émotions. Il ne faut pas non plus oublier qu'un joueur est amené à changer de club, de ville, et ne tient pas à se retrouver dans le Championnat ouzbek, avec tout le respect que je lui dois. Le fait de déménager quand vous avez une femme qui travaille dans la région, des enfants scolarisés, ce n'est pas neutre. Quand tout un chacun doit déménager dans la même commune, c'est déjà un facteur de stress, alors imaginez… Le but de l'agent, c'est que son joueur soit le plus serein possible pour donner le meilleur sur le terrain. Un accompagnement est donc nécessaire, dans de nombreux cas.

Bien que "gratuits", ces joueurs libres sont-ils plus difficiles à recaser ?
Ça dépend. Certains joueurs se retrouvent libres après plusieurs saisons de Ligue 1 derrière eux. D'autres ont beaucoup moins joué et ont donc été moins exposés médiatiquement. Il y a aussi ceux qui ont bénéficié d'une belle exposition mais dépassent la trentaine, un âge assez critique en France. Tout le monde ne rebondit pas. A contrario, à bientôt 35 ans, David Rozehnal est sollicité par de nombreux clubs de Ligue 1, signe que le marché français évolue… La problématique de replacer un joueur libre, c'est qu'on est soumis au bon vouloir du club. En fonction de ses besoins, soit il mise sur un jeune pour compenser un centre de formation défaillant, soit il privilégie un joueur expérimenté pour cadrer un vestiaire très jeune.

Si tant de possibilités existent, pourquoi sont-ils de plus en plus nombreux à chercher un club ?
Beaucoup de joueurs sont mal ou pas accompagnés. Pour un joueur seul, c'est compliqué d'aller démarcher des présidents de club. Ça revient à annoncer que vous êtes prêt à toucher le Smic. La négociation, ce n'est pas leur métier. Et puis, il y a aussi des intermédiaires illégaux qui viennent mettre leur nez dans des affaires qu'ils ne maîtrisent pas. Ce sont souvent eux qui font fuir les clubs. Ils jouent de leur capital sympathie auprès des joueurs, privilégient leur propre commission, mais le mercato passe vite et les portes se ferment… C'est la gangrène du football. On l'a vu récemment avec André Ayew, qui a cru bon de parler avec dix personnes en même temps. Au final, quand dix personnes finissent par appeler un club en se prétendant l'agent du joueur, c'est préjudiciable. D'autres joueurs auraient fini au chômage en procédant ainsi.

Est-ce qu'un agent peut se retrouver à accompagner un joueur pro à Pôle emploi ?
Oui, ces situations existent de plus en plus. Mais le but de l'agent reste de trouver quelque chose. Même un joueur de Ligue 2 peut rebondir en Suisse ou en Belgique, voire aux États-Unis. Les agents qui refusent ces pistes parce qu'elles ne leur rapporteraient pas assez provoquent cette situation catastrophique qu'est le chômage à 26 ans. L'intérêt du joueur devrait primer. Parfois, on fait signer des joueurs en National ou en CFA et, croyez-moi, à ce niveau-là, on ne touche pas de commission. Ça fait partie du métier, comme de les accompagner à Pôle emploi.

Est-ce le rôle d'un agent de conseiller à un joueur de penser à l'après-carrière ?
On le fait dès le début de leur carrière pro, quel que soit le salaire. Mais ils n'écoutent pas toujours immédiatement. En général, un joueur se met à s'en préoccuper au moment de sa première grosse blessure. Le salaire moyen en Ligue 2 s'élève à 15.000 euros. On leur explique donc qu'en mettant 7500 euros de côté ils peuvent quand même très bien vivre. En ayant deux entraînements par jour et en étant nourri, logé et blanchi, à part les voitures et les montres, il n'y a pas grand-chose qui peut vous faire dépenser de l'argent. C'est humain de vouloir flamber mais, passé les deux premières années, il faut arrêter… Certains ne comprennent jamais le système d'épargne. Ce sont ceux qui se retrouvent avec rien à la fin de leur carrière, vers l'âge de 35 ans. On leur recommande très tôt d'investir dans l'immobilier, la valeur la plus sûre. On déconseille en revanche les marchés financiers, où on n'est jamais à l'abri. En ce moment, beaucoup ouvrent des restaurants. Des joueurs du Real Madrid vont en ouvrir un à Paris. C'est à double tranchant : si c'est avec un chef étoilé, il y a peu de risques, mais si c'est pour y caser un copain qui avait un kebab, c'est plus compliqué.


HAMZA HIZZIR



Commentaires   

 
0 #2 Courtier assurance 28-08-2017 17:12
On remarque que voous connaissez bien lle domaine, le post est enrichissant
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0 #1 infidelité 28-08-2016 05:57
J'ai parcouru sur le web pendant trois heures aujourd'hui, et je n'ai pas
lu un post autant intéressant que le votre. Personellement,
si une grande partie des propriétaires de site et des blogs
rédigeai comme vous, internet être bien plus influent.
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