La fin de Pôle Emploi ?

L’opérateur public échoue là où les alternatives privées réussissent

Déception sur le front du chômage. Depuis le mois de février dernier, la métropole compte 30 400 demandeurs d’emplois supplémentaires, portant à plus de 5,2 millions le nombre d’individus tenus de chercher un travail. Malgré un début de reprise économique qui devrait se traduire par une croissance de 1 % cette année, le nombre de chômeurs inscrits à Pôle Emploi est donc reparti à la hausse. Pire, le retournement n’est pas pour tout de suite. Dans sa dernière note de conjoncture, l’Insee ne se faisait pas d’illusion : d’ici le mois de juin prochain, le taux de chômage devrait encore grimper de 0,2 point à 10,6 % de la population active.

Voilà une très mauvaise nouvelle pour le service public de l’emploi. L’institution est confrontée à un défi sans précédent : faire face à un afflux continu de demandeurs sur un marché de l’emploi de plus en plus tendu. Or Pôle Emploi n’arrive plus à assurer sa mission d’accompagnement et de placement des demandeurs d’emploi. Le malaise est à ce point spectaculaire que seuls 10 % des Français font confiance à ce service de l’État pour trouver du travail. Il y a 40 ans, les deux tiers des Français avaient foi en l’ANPE pour procurer un emploi. 


 

Par Edouard Laugier

“C’est quand la mer se retire qu’on voit ceux qui se baignent nus.” La célèbre bien que triviale expression de Warren Buffett, à propos des risques boursiers, illustre aussi la situation des entreprises frappées par le phénomène de la désintermédiation digitale. Une fois le tsunami numérique passé, que reste-il de mon métier ? Pôle Emploi a le droit de se poser la question. Efficace sur son métier d’indemnisation, l’institution est en revanche défaillante dans son rôle d’intermédiation entre demandeurs d’emploi et chercheurs de compétence.

Grâce au numérique, il est en effet très facile pour une entreprise de faire savoir qu’elle recrute, à travers des sites d’annonces, son site Web corporate ou les réseaux sociaux, en particuliers professionnels. Idem du côté des chercheurs d’emploi : entre les moteurs de recherche, les alertes d’annonces, et maintenant les mobiles, il n’a jamais été aussi aisé de s’informer et de candidater. Le marché de l’intermédiation n’est donc plus le même. Et Pôle Emploi échoue à s’adapter là où les alternatives réussissent. Montant de la facture pour le contribuable  en 2013: près de 4 milliards d’euros de charges de fonctionnement par an, dont 3 milliards d’euros consacrés aux seules charges de personnel!

La vision “d’opérateur universel de l’emploi”

L’établissement public administratif est né fin 2008 par fusion de l’ANPE, en charge de l’accompagnement et du placement des demandeurs, et des Assedic, en charge de l’indemnisation des chômeurs et du recouvrement des cotisations. Six ans après, il affiche encore les stigmates d’une réforme à risques. La fusion a terriblement coûté à l’institution comme à l’ensemble du personnel. En témoigne d’ailleurs la multiplication des “plans stratégiques” de la direction visant à remettre sur les rails une entreprise sans repères. Charge à l’inspecteur des Finances Jean Bassères de trouver les bons réglages. [Malgré nos demandes, ni le directeur général de Pôle Emploi, ni ses équipes n’ont pu trouver le temps de répondre aux sollicitations du nouvel Économiste.]

La réforme de 2008 avait pour objectif de dynamiser la recherche d’emploi. Échec. Pas difficile à comprendre : comment en effet imaginer qu’une structure centralisée, à l’image des administrations de l’État, puisse faire preuve de dynamisme et d’agilité concernant les problématiques d’emploi des chômeurs et de recrutement des entreprises ? “Les organisations de type ‘paquebot centralisé’ ne sont plus adaptées aux problématiques du marché de l’emploi”, tranche Hervé Chapron.

“La fusion a terriblement coûté à l’institution comme à l’ensemble du personnel. En témoigne d’ailleurs la multiplication des “plans stratégiques” de la direction visant à remettre sur les rails une entreprise sans repères.”

Ancien directeur général adjoint de Pôle Emploi, l’homme connaît bien les faiblesses de la structure. En octobre dernier, il a d’ailleurs publié un ouvrage* sur le naufrage de l’institution. Tout ne doit pas être décidé depuis Paris car la situation du marché du travail à Lille n’est sûrement pas la même qu’à Montpellier.

La direction actuelle a pris conscience de cet écueil, et un processus de “territorialisation” est entamé. Il vise à faire redescendre le pouvoir en région en donnant plus de latitude aux équipes locales. “Le conseil régional, qui devient le prescripteur de la formation professionnelle, va-t-il se rapprocher de Pôle Emploi ?” s’interroge Hervé Chapron. Pas gagné. Le gouvernement n’a pas validé cette possibilité sous prétexte d’éviter de “fragiliser l’établissement”… Alors que la mise en symbiose de Pôle Emploi avec les politiques économiques locales apparaît comme indispensable, l’actionnaire, autrement dit l’État, risque une fois de plus de ne pas aller au fond des choses. Mais ce n’est pas tout.

L’erreur originelle de 2008

La vision d’opérateur universel de l’emploi datant de 2008 est passée par une fusion des structures – ANPE et Assedic – mais aussi des métiers. Erreur : indemniser est un métier très différent de celui de conseiller. Résultat : outre la montée en puissance des frustrations en interne, d’importantes déperditions de compétences se sont produites. Pour Julien André, directeur de l’emploi chez Vivastreet, “un des problèmes majeurs de l’ex-ANPE concerne l’emploi du temps des conseillers. En moyenne, un conseiller suit 120 personnes et il ne consacre que 20 % de son temps à l’accompagnement !”.

Sur-mobilisé par des tâches administratives chronophages, les personnels ne peuvent pas accompagner efficacement les demandeurs d’emploi. Par ailleurs, le service public de l’emploi à la française est victime d’une double peine : la méconnaissance des besoins des entreprises qui recrutent.

“un des problèmes majeurs de l’ex-ANPE concerne l’emploi du temps des conseillers. En moyenne, un conseiller suit 120 personnes et il ne consacre que 20 % de son temps à l’accompagnement !”

“La population en charge de conseiller et d’accompagner individuellement les demandeurs d’emploi n’est pas toujours compétente dans tous les métiers”, constate Emmanuel Stanislas, fondateur du cabinet de recrutement Clémentine. Le consultant connaît bien le service public qui a fait appel à lui en 2009 pour recruter des spécialistes de l’informatique !

“Pôle Emploi a une vision purement administrée du marché de l’emploi. L’établissement est plutôt efficace lorsqu’il faut installer des contrats aidés”, estime Hervé Chapron. Cette conception du marché de l’emploi encourage une culture de moyens. Les budgets supplémentaires ont permis plus de 4 000 embauches en 5 ans, faisant passer les effectifs de 48 000 à 53 000 collaborateurs. Au final, la culture du résultat fait défaut dans l’entreprise. En témoigne le fait que le retour à l’emploi des chômeurs n’était pas mesuré avant 2012, et la mise en place d’une démarche d’évaluation via un “dialogue de performance” entre les agents et leur administration.

Le numérique à petit pas

Conformément au plan de Thierry Mandon, le secrétaire d’État à la Réforme de l’État et à la Simplification, Pôle Emploi s’est lancé dans un vaste chantier de développement de services “100 % Web”. Prendre le virage du digital est indispensable. Il était temps. Selon le Credoc, 80 % des chômeurs ont utilisé Internet dans leurs recherches en 2014. Sur le front du numérique, la concurrence est dure. L’émergence des sites Web d’annonces gratuites lui fait du tort. Même s’il met les bouchées doubles, le service public peine à rattraper son retard. Le temps passé – pour ne pas dire perdu – sur le site Web de Pôle Emploi est beaucoup plus important que sur les plateformes du privé.

“Chez Vivastreet, il faut 4 minutes pour publier une offre. Sur Pôle Emploi, il faut au moins 20 minutes. Le plus long est de trouver le bon code ROME qui classifie les offres dans leur base de données. C’est très complexe : par exemple le poste ‘commercial’ simple n’existe pas”, déplore Julien André.

“Pour une entreprise qui a besoin de recruter vite, comme dans la restauration, le modèle public ne convient pas”

La validation est également très longue : 72 heures, contre quelques heures pour le privé. “Pour une entreprise qui a besoin de recruter vite, comme dans la restauration, le modèle public ne convient pas”, constate Julien André.

Le monopole des offres a vraiment vécu. Désormais, Pôle Emploi s’imagine en agrégateur public des offres du privé, suite des accords passés pour publier les contenus des différents “job-boards”. Internet est aussi un formidable terrain d’innovation en termes de services : applications mobiles dédiées, entretiens à distance avec les conseillers, visioconférences, Moocs et formations à distance, simplifications des démarches… L’ex-Anpe en est loin. Un “Emploi Store” est attendu pour le mois de juin prochain. Les entreprises disposeront aussi d’une plateforme digitale. Mais en 2016.

Le succès des plateformes internet d’emplois

Le quasi-monopole des offres d’emploi de l’ANPE a vraiment vécu. Les succès des plateformes Internet d’emplois spécialisés comme généralistes, des sites Web des recruteurs eux-mêmes, voire des réseaux sociaux, peinent à cacher la faible attractivité de l’entreprise publique auprès des particuliers. Pascal Lasserre, directeur général adjoint Emploi & Formation chez Figaro Classifieds (Cadremploi, Keljob, Cadreonline) considère que le service public n’a pas assez innové. “L’intermédiaire, qu’il soit public ou privé, doit être pragmatique. Il faut bien avoir à l’esprit que chaque visiteur n’est pas un professionnel de la recherche d’emploi. Le système de Pôle Emploi est trop technocratique. Il devrait être plus ‘user friendly’”.

À titre d’exemple, Figaro Classifieds propose des offres très orientées “médias” en mettant en avant un contexte éditorial fort sur les tendances du marché, les opportunités et les compétences recherchées par les entreprises. Côté demandeurs, la valeur ajoutée du service passe par l’accompagnement et le conseil : le CV, la mise en valeur des compétences, le ciblage des annonces, le positionnement, l’entretien d’embauche… “Nous dédramatisons la recherche d’emploi. Notre premier client reste l’internaute. C’est grâce à lui que les entreprises nous font confiance”, ajoute Pascal Lasserre.

“Le système de Pôle Emploi est trop technocratique. Il devrait être plus ‘user friendly’ ”

Les entreprises justement. La prestation publique n’est pas satisfaisante pour elles non plus. Même l’Éducation nationale passe par LeBonCoin pour ses recrutements ! Il est clair que Pôle Emploi doit renforcer sa relation avec les professionnels. L’entreprise est le meilleur interlocuteur qui soit autour des besoins métier et formation, la vision des nouveaux savoir-faire et des nouvelles compétences. “Chaque jour, nos collaborateurs interrogent les entreprises sur leur projet, comment les métiers évoluent, comment nous pouvons les accompagner”, témoigne Pascal Lasserre. L’impératif économique – les job-boards privés sont financés par les professionnels, la consultation d’annonces étant gratuite – rend les sites performants.

“Nous sommes constamment obligés de nous remettre en question. Nous améliorons sans cesse notre formulaire de dépôt pour faciliter le recrutement des entreprises”, ajoute Julien André, directeur de l’emploi chez Vivastreet. Bien conscient de ces difficultés, Pôle Emploi essaye une fois de plus de rattraper son retard : des démarches ont été initiées, comme la spécialisation de certains conseillers sur la relation aux entreprises, ou la mise en place d’un service dédié au TPE. Mais le chemin est long. Le sujet est aussi celui de l’adaptation d’une entreprise publique en quête de sens sur un marché de l’emploi en grande mutation.

*Hervé Chapron, “Pôle emploi, autopsie d’un naufrage” Éditions de l’Opportun 2014.


Par Edouard Laugier


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>> Une notion de métiers | Le nouvel Economiste - Henri J. Nijdam | 02/04/2015



Commentaires   

 
0 #1 rigor mortis 07-04-2015 18:25
Efficace sur son métier d’indemnisation , l’institution est en revanche défaillante dans son rôle d’intermédiatio n entre demandeurs d’emploi et chercheurs de compétence.

Ben même pas, voir le lien suivant :

http://lentreprise.lexpress.fr/actualites/1/actualites/indemnisation-pole-emploi-n-a-pas-atteint-ses-objectifs-en-2014-unedic_1665657.html
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