Merci papa de t’être levé à 5 heures du matin pour que j’aille à la fac

Après plus de trente ans chez Petroplus, mon père va découvrir une précarité que je connais bien. Pour un homme de sa génération, une peur sans nom à affronter.

Alors voilà, à 51 ans, après près de trente ans de beaux et loyaux services, Papa va pointer dans la même agence Pôle emploi que moi. Moi, j’ai l’habitude, je suis à deux doigts de taper la bise à ma conseillère, que ma bonne humeur semble insupporter.

Le chômage pour moi, comme pour une bonne partie de mes camarades, est un statut, un terme intrinsèque à notre condition précaire de jeune. CDD, stage, re-CDD, Pôle emploi. Mais lui ?

Je m’inquiète pour cet homme qui m’a élevé en prônant le travail, l’idée que les études me donneront l’accès à l’emploi, puis à l’argent et donc au bonheur. Il avait oublié le chômage, l’ignorant. Quand je regarde son parcours, j’en ai des frissons. Il n’a jamais déconné, n’a pas fait de vagues, est sorti de l’armée à 19 ans et a commencé son travail, jusqu’à ce qu’on lui retire, quelques années avant la retraite.

Parler de tristesse et de honte refoulée

Petroplus, plus d’une année d’actualité, de remue-ménage, d’espoir, et une fin à la hauteur du suspens : la liquidation totale.

Avant d’être un symbole surmédiatisé d’une crise omniprésente ou de l’échec d’une politique promise pour servir les intérêts d’une campagne présidentielle, une entreprise qui ferme, ce sont des gens au chômage.

Loin de moi l’idée de crier ma haine du gouvernement, de Montebourg, de Hollande et de la politique en général. Après tout, cela parait logique que quelques personnalités attaquées et critiquées de tous les côtés ne peuvent pas contrebalancer le poids du capitalisme et d’une entreprise qui ne produit pas assez.

A quoi nous sert la réappropriation de son licenciement par les syndicalistes et les militants politiques ? A quoi nous servent les reportages et les manifestations ?

Qui s’intéresse aux humains désillusionnés, à qui on demande de retrouver du travail sur un marché de l’emploi bouché, en les mettant indirectement en concurrence les uns avec les autres ?

Moi, j’ai envie d’entendre parler de psychologie, de désocialisation, de tristesse et de honte refoulée. Parce qu’un homme de 50 ans, à qui on retire son principal outil de socialisation, son job, par lequel il s’est toujours défini, grâce auquel il a été fier de pouvoir élever et entretenir sa famille, il devient quoi ?

Une cellule de « reclassement » a été mise en place à Petit-Couronne, pour apprendre à tous ces néo-chômeurs comment écrire un CV et une belle lettre de motivation, comment se rendre attractif malgré leur démotivation, comment être meilleur que son collègue, enfin, ancien collègue, et comment trouver un nouveau boulot deux fois moins bien payé à 500 kilomètres de chez soi.

Des mecs qui n’ont que des amis-collègues

En revanche, aucune cellule n’est mise en place pour les écouter, creuser et les faire parler du sentiment d’échec qui les envahit tout à coup, devenant les mecs qu’ils voyaient à la télévision se plaindre d’avoir été virés.

Ce sont eux, les pauvres mecs qui pleurent aujourd’hui, divertissant la masse, la maintenant dans un climat d’insécurité et de peur de l’avenir, se satisfaisant de leur situation qui pourrait être pire, jusqu’à la prochaine fermeture d’usine.

Plus qu’un emploi, c’est un statut social que mon père a perdu ; plus qu’un salaire, c’est une fierté qu’il n’a plus.

On sous-estime le mal psychologique que cela peut faire à des mecs qui ont toujours sacrifié leurs vies, acceptant des horaires imbuvables, pour faire vivre leurs enfants, qui n’ont que des amis-collègues, qui n’ont jamais appris à se vendre en entretien d’embauche. Un abysse, une peur sans nom.

Les droits et les avantages s’envolent, vous n’êtes plus que le chômeur de Petroplus, qui n’a plus le droit d’être le garant de son propre fils pour la location d’un appartement. « La situation de votre père n’est pas rassurante pour le propriétaire », m’a dit la fille de l’agence immobilière. Pauvre propriétaire.

Qu’on pende mon père sur la place publique en le pointant du doigt pour avoir eu le culot de laisser son job filer. Qu’on le lapide pour oser être au chômage à son âge le bougre.

Je vais t’écrire ta lettre de motivation

A vrai dire, ce n’est pas si grave. Nous en avons tous conscience, il y a pire dans la vie. Mon père s’en remettra probablement, comme la plupart de ses anciens collègues.

En attendant, pendant qu’on critique, qu’on crie, qu’on fait de la politique qui tourne en rond, il y a quelques centaines de pères, de maris, de vieux, de jeunes, qui dorment mal la nuit soudainement, parce qu’ils n’ont jamais appris à faire la queue au Pôle emploi, un formulaire à la main, parce qu’ils ne veulent pas exprimer leurs inquiétudes devant leurs familles, parce qu’ils ont honte alors qu’ils n’y sont pour rien.

En tout cas, merci mon père de s’être levé plusieurs fois par semaine à 5 heures du matin pour que je puisse aller à l’université. Aujourd’hui, c’est à moi de te rendre la pareille : je vais t’écrire ta lettre de motivation. Je te dois bien ça.

Nicolas Ba | Riverain


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