Assurance chômage : ce n'est pas à Manuel Valls de réformer le marché du travail

Alors que Manuel Valls, de passage à Londres, a annoncé vouloir réformer le marché du travail, Eric Verhaeghe rappelle que ce sont avant tout les acteurs privés, dont le Medef et l'entreprise qui doivent s'emparer de ces sujets et non l'Etat.


Eric Verhaeghe a été président de l'Apec (Association pour l'emploi des cadres) entre 2004 et 2009. Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages publiés chez Jacob-Duvernet: «Jusqu'ici tout va bien», «Au cœur du MEDEF: chronique d'une fin annoncée», et «Faut-il quitter la France?». Retrouvez ses chroniques sur son site.


Lors de son passage à Londres, Manuel Valls a annoncé qu'il fallait aller plus loin dans la réforme du marché du travail, en remettant à plat les conditions d'indemnisation des demandeurs d'emplois. Concrètement, il s'agit de diminuer la durée d'indemnisation et le montant des allocations chômage pour inciter les demandeurs d'emploi à reprendre le travail. Selon le Monde, cette opération aurait lieu en 2016, à l'occasion de la renégociation de la convention assurance-chômage.

Une fois de plus, ce discours ne manque pas de sidérer.

Non qu'il faille exclure une réforme de ce type. Tout le monde sait que Pôle Emploi indemnise à l'aveugle des demandeurs d'emploi dont certains font la fine bouche. Incontestablement, il y a des réformes à faire. Mais c'est une fois de plus la légitimité de l'Etat à se mêler de cette affaire qui est posée.


Le chômage en France est un sujet qui met en jeu la capacité du patronat non plus à donner des leçons à l'Etat, mais à appliquer lui-même les leçons qu'il donne aux autres.


Rappelons en effet que l'indemnisation du chômage est un système qui est entièrement à la main des partenaires sociaux privés. Ce sont eux qui négocient les règles du jeu et qui lèvent, à travers le réseau des URSSAF, les cotisations sur les salariés. Ce sont eux qui les cèdent, par le biais de l'UNEDIC, à Pôle Emploi. Le chômage en France est donc bien un sujet qui met en jeu la capacité du patronat non plus à donner des leçons à l'Etat, mais à appliquer lui-même les leçons qu'il donne aux autres. Rien n'empêche le Medef d'introduire dans la négociation de l'assurance-chômage les mesures qu'il juge utile pour l'emploi, et à convaincre les syndicats de salariés d'y souscrire.

Il est décidément très curieux de voir une fois de plus notre patronat si libéral s'en remettre au papa Etat pour assumer les responsabilités de la réforme qu'il appelle de ses voeux. On ne dira jamais assez que le premier vice du capitalisme français, c'est ce lien fusionnel entre le mouvement patronal et l'autorité publique. On a beau jeu, après, de se plaindre de la rigidité des règles imposées par le gouvernement: les mouvements patronaux français sont les premiers à les appeler de leurs vœux.

Dans le cas du chômage, la position patronale est d'autant moins défendable que le premier sujet de Pôle Emploi tient probablement à la complexité des dispositifs inventés année après année par les partenaires sociaux, sans que personne ne les y pousse. La convention de 2011, par exemple, avait prévu quatorze dispositifs différents d'aides aux demandeurs d'emplois. Face à ce maquis conventionnel, bien audacieux est celui qui jettera la première pierre aux chômeurs: est-on sûr qu'en fabriquant de telles usines à gaz, les partenaires sociaux, emmenés par le mouvement patronal, ne sont pas les premiers producteurs de la désincitation à travailler?

Face à ce maquis, les agents de Pôle Emploi sont souvent perdus et incapables de donner une information fiable aux demandeurs d'emploi. Autrement dit, la convention assurance chômage, par sa complexité, est une fabrique de radiations administratives et de fraude généralisé. Rares sont les demandeurs d'emplois qui savent exactement quels sont les droits et devoirs afférents à leur situation et au dispositif spécifique dont il dispose. Je mets d'ailleurs ici n'importe quel employeur au défi de recruter un demandeur d'emploi supposé bénéficier pendant un an d'un congé de conversion: la mécanique conçue par les partenaires sociaux agit comme un puissant désincitateur.


D'un côté en effet, le président du Medef ne cesse de dénoncer les contraintes réglementaires qui découragent les entreprises. D'un autre côté, il est le premier à en produire dès qu'il le peut, et à s'en remettre ensuite au loup pour remettre la bergerie en état de marche.


Le bon sens voudrait que le Medef et la CGPME, si attachés à réformer le marché du travail, refusent de signer des conventins aussi absconses. Mais le Medef et la CGPME préfèrent s'en remettre à l'Etat pour décider et agir. En laissant l'Etat maître d'un jeu qui lui revient, le patronat sape les fondements mêmes du système qu'il prétend défendre.

D'un côté en effet, le président du Medef ne cesse de dénoncer les contraintes réglementaires qui découragent les entreprises. D'un autre côté, il est le premier à en produire dès qu'il le peut, et à s'en remettre ensuite au loup pour remettre la bergerie en état de marche.

Il est en l'espèce tout simplement stupéfiant de voir le Premier Ministre annoncé, quelques mois après la signature de la convention assurance chômage par les partenaires sociaux une réforme publique portant sur le même sujet, programmée pour 2016. Et pendant ce temps, le feu couve.

Oui, la France vit une profonde crise, mais c'est d'abord une crise de la décision. Ceux qui doivent décider ne le font plus, et s'en remettre à leurs meilleurs ennemis pour le faire en dépit du bon sens.

On m'excusera de râbacher, mais cette fin de régime est laminante.


 FIGAROVOX/TRIBUNE - Eric Verhaeghe



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