Chômage : le choix des mots face au poids des chiffres

Pas facile de communiquer sur les chiffres de l'emploi, si mauvais depuis trois ans. Chaque mois, dans son communiqué, le ministère du Travail tente tout de même d'éclaircir le tableau, avec plus ou moins d'efficacité.

C’est un mail très attendu dans les rédactions. Il tombe en fin de mois, entre 16h et 17h, sur la messagerie des journalistes concernés. L’objet est toujours le même : «Communiqués de presse et rapport relatifs aux chiffres des demandeurs d’emploi». En pièces jointes, un communiqué de presse du ministère du Travail, un autre de la Dares, son organe statistique, et un rapport complet de cette dernière sur les inscrits à Pôle Emploi.

Depuis bientôt trois ans, le nombre de ceux-ci n’a presque jamais cessé d’augmenter. Comment communiquer sur une telle accumulation de mauvaises nouvelles ? Dans sa déclaration mensuelle, le ministère s’emploie, avec une adresse variable, à relativiser, à éclaircir le tableau et à mettre en scène un gouvernement offensif contre le chômage. Un exercice difficile mais bien rodé, comme le montre la relecture de tous les communiqués parus depuis le printemps 2012.

1) ASSUMER (UN PEU), RELATIVISER (BEAUCOUP)

Reconnaître que quelque chose ne va pas est bien la moindre des choses, quand le nombre de demandeurs d’emploi n’a jamais été aussi élevé (5,3 millions en mai 2014). Le communiqué du ministère du Travail précise donc parfois que «ces chiffres ne sont pas bons» (mai 2014), qu’une «tendance négative» est à l’œuvre (avril 2013), qui devrait même «se prolonger dans les prochains mois» – courageuse lucidité que sauront apprécier le journaliste et ses lecteurs.

Ces constats sont moins nombreux, cependant, que les incitations à voir le verre à moitié plein. Lorsque les chiffres sont mauvais, on souligne ainsi que la hausse est «inférieure à l’évolution moyenne» sur la période (janvier 2013), «modérée» (août 2013), «très faible» (juin 2013), ou encore qu’elle marque une «quasi-stabilisation» (décembre 2013). On a même pu lire qu’une hausse, légère il est vrai, du nombre de demandeurs d’emploi constituait une «amélioration sur le front du chômage» (juin 2013). Le destinataire, désormais plein d’indulgence, finit par douter que le chômage ait jamais augmenté.

Si les chiffres sont vraiment trop mauvais, on pourra souligner «la volatilité de cet indicateur d’un mois sur l’autre», qui doit «inciter à regarder les chiffres en tendance sur plusieurs mois» (décembre 2013). On rappellera également que ce n’était pas mieux sous le mandat précédent, la hausse s’inscrivant «dans une tendance observée depuis près de cinq ans» (février 2013), et traduisant «l’échec des politiques économiques et sociales menées au cours de ces dernières années» (août 2012).

2) MONTER EN ÉPINGLE CE QUI VA BIEN

Faute de remporter la «guerre» de l’emploi, il faut se contenter de petites batailles – et savoir faire valoir ces succès. Depuis plusieurs mois, c’est le nombre d’inscrits de moins de 25 ans qui permet de crier victoire. Il est en effet, est plus bas que l’an passé – notamment grâce à un recours intensif aux emplois aidés. Certes, ces jeunes ne représentent que 15% des effectifs en catégorie A (aucune activité). Mais les bonnes nouvelles sont trop rares pour ne pas être claironnées.

Depuis son amorçage, la tendance est donc systématiquement commentée dans le communiqué mensuel du ministère – qui évoque un «signe très encourageant» (juin 2013), un «résultat très significatif» (décembre 2014) ou encore une «inversion de la courbe du chômage des jeunes d’ores et déjà engagée» (juillet 2013) – et ce même si la baisse a été moins nette ces quelques mois. A l’inverse, en janvier et février 2014, le communiqué ministériel a souligné que c’est la progression des demandeurs d’emploi de plus de 50 ans qui «explique l’essentiel de la hausse» des effectifs totaux. De quoi donner l’impression que le problème se trouve cantonné à cette seule catégorie d’âge.

Le ministère du Travail s’est néanmoins gardé de tout triomphalisme fin 2013, lors des deux seules baisses enregistrées depuis trois ans – appelant par exemple à la «prudence» dans la lecture de chiffres d’août 2013. Il faut dire que ces derniers étaient «pollués» par un bug dans la relance des demandeurs d’emploi n’ayant pas encore actualisé leur situation en ligne. Une retenue qui venait peut-être, aussi, du sentiment que ces baisses ne seraient qu’un répit : depuis la fin 2013, en effet, le chômage est reparti à la hausse, même si celle-ci se fait sur un rythme plus modéré.

3) METTRE EN SCÈNE LA «BATAILLE DE L’EMPLOI»

Que les chiffres du mois soient bons, mauvais ou passables, le communiqué se conclut toujours sur un inventaire des initiatives du gouvernement en matière d’emploi et sur une exhortation à la mobilisation. Tout le vocabulaire de la guerre est alors invoqué : nous voilà engagés dans une «lutte» (mai 2012), un «combat» (juillet 2013), une «bataille de l’emploi [qui] se mène sur tous les fronts» (avril 2013). Il s’agit donc de décréter la «mobilisation immédiate et générale» (mai 2013) et d'«agir de façon vigoureuse» (mai 2012). La politique de l’emploi, «extrêmement intense», se voit «déployée avec énergie» (décembre 2013). Et Pôle Emploi se retrouve «en première ligne» (mai 2013) contre ce terrible adversaire, que l’on imagine blindé : «la machine à détruire des emplois» (novembre 2013).

Comme dans toute guerre, il faut donner un horizon à la population : ce fut la fameuse promesse d'«inverser la courbe» du chômage avant la fin de l’année 2013 – comme les états-majors qui promettaient une guerre «rapide» à l’été 1914. L’objectif est mentionné pour la première fois dans le communiqué de novembre 2012, puis dans chacun des suivants. Il semble à portée de main au quatrième trimestre 2013, mais le pari est finalement perdu. Depuis janvier 2014, il n’en a plus jamais été question dans la prose du ministère.


DOMINIQUE ALBERTINI



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