Intermittents du spectacle : Valls à trois temps

Face au mouvement de grève des intermittents du spectacle qui a donné lieu à des occupations de locaux (Drac, Pôle emploi) et surtout abouti à la paralysie de plusieurs festivals importants, comme celui de Montpellier dont tous les spectacles ont jusqu’à ce vendredi été annulés, et alors que se profilait le spectre de 2003 qui avait vu le Festival d’Avignon ne pas avoir lieu, le Premier ministre a voulu faire du Valls à visage humain. Un Valls à trois temps.

L’accord est mauvais, signons-le

Premier temps, on fait du Valls maison : visage dur et fermeté (il faut toujours fortifier son image de marque). Contrairement à ce que souhaitaient et espéraient les intermittents du spectacle, l’accord du 22 mars sur l’assurance chômage cosigné par le Medef et plusieurs syndicats (FO, CFDT, CFTC) sera bel et bien agréé par le ministère du Travail sur l’air de « on ne peut pas autrement ». Cela serait nier les discussions entre les partenaires sociaux, argue-t-il.

Si la CGT (non signataire), la coordination des intermittents et bien d’autres réclamaient le non agrément, c’est que cet accord précarisaient encore plus nombre d’intermittents en raison, entre autres, d’une question de « différé » (temps entre l’entrée dans le chômage et le début de l’indemnisation).

Second temps, le Premier ministre met de l’humain dans son Valls : cette histoire de différé, vous avez raison, elle touche des gens déjà fragilisés, ce n’est pas bon, nous Etat, on va s’en occuper, nous Etat, allons en compenser financièrement les méfaits (40 millions pour 2014, mais après ?). Absurde ou ubuesque, au choix.

Le Premier ministre nous dit que cet accord est mal emmanché, pas grave, on le valide mais on n’en tient pas compte, du moins dans un premier temps. Prestidigitation, entourloupe ou visa politique ? On voit clairement le but escompté à court terme : sauver les festivals de l’été, à commencer par le plus symbolique d’entre eux, Avignon.

Troisième temps, on prend de la hauteur, on se met au-dessus des mêlées, on pense à la France horizon 2017. C’est le Valls visionnaire, au service de notre fierté nationale : le régime des intermittents est une belle exception française. Il est mal foutu. Refondons-le ! clame le Premier ministre. Ou du moins, parlons-en.

Les trois ménestrels

C’est ainsi que Valls a confié – j’allais dire à une commission, non aujourd’hui on ne nomme plus des commissions pour noyer les sujets qui fâchent mais des experts –, donc Valls a nommé trois experts (le député PS Jean-Patrick Gille, déjà à l’œuvre, Hortense Archambault, ex-co-directrice du festival d’Avignon en attente d’un poste, et Jean-Denis Combrexelle, un haut fonctionnaire versé dans le travail).

Les trois ménestrels sont chargés de mener les discussions avec tous les partenaires et d’élaborer des propositions (quand ? on ne sait pas, après l’été à tout le moins). Or, côtés intermittents du spectacle, ces propositions existent, elles ont été longuement élaborées depuis des années et dument chiffrées. Or, ces propositions n’ont même pas été examinées lors des négociations en mars dernier, d’où aussi la fureur non retombée des intermittents sur l’air « de qui se moque-t-on ».

Par ailleurs, pour amadouer l’épiderme sensible du spectacle vivant, Valls a dit qu’il allait sanctuariser les budgets du secteur jusqu’en 2017 (mais qu’en sera t-t-il du reste de la culture ?). N’est-ce pas ce qu’avait déjà promis le candidat Hollande à propos du budget total de la culture avant de se déjuger ? Vals avait l’air de présenter cette sanctuarisation comme un cadeau voire une avancée, ce qui pour beaucoup apparaîtra comme fort de café.

La nuit du 4 juillet

Le résultat, c’est que le Premier ministre a su tout de même provoquer un début de Valls hésitation. Durcir le mouvement ? L’arrêter ? Le mettre en demi-sommeil ? Pour l’heure, le front uni encore hier ne l’est plus tout à fait, même si la mobilisation reste intense. Un compte à rebours s’est déclenché qui va courir jusqu’au 4 juillet, date de l’ouverture du festival d’Avignon. La CGT appelle à « une journée de grève massive dans tous les secteurs du spectacle, du cinéma et de l’audiovisuel, le 4 juillet ». Et après ? Un préavis de grève a été déposé par la CGT du spectacle pour tous les jours de juillet.

Le directeur du festival d’Avignon, Olivier Py, que l’on croyait 100% méditerranéen mais qui semble un poil normand par je ne sais quel ancêtre et reste un expert en langue depuis sa naissance, dit, en substance, que le festival d’Avignon ne sera pas annulé sans pour autant dire qu’il aura lieu. Et il ne saurait dire autre chose : si les techniciens du festival (grosse masse d’intermittents) votent la grève dans tel ou tel lieu, au soir le soir, les spectacles ne pourront avoir lieu, et il en ira de même pour les acteurs présents sur les plateaux.

En 2003, la grève avait débouché sur un forum lequel avait tourné court suite à l’annulation rapide du festival. Qu’en sera-t-il cette année ? Forum sans spectacle ? Spectacles + forum ? Spectacles-forum ? Annulation par étouffement lent ?

Si des directeurs de théâtre (comme celui du Rond-Point) ou de festivals (comme celui d’Aix) prônent in petto la reprise du travail en louant les paroles du Premier ministre (sur France Inter), il n’en va pas de même pour le comité de suivi de la coordination des intermittents :

« M. Valls veut enfumer les chômeurs, précaires, intermittents, intérimaires et tous les salariés. »

L’acteur Nicolas Bouchaud parle de « réformettes » et autres joyeusetés.

Sans employer ces mots, la délégation Ile-de-France du Syndeac rejette la commission des trois ménestrels dont elle « ne peut comprendre le rôle », puisque ses « attributions recouvrent largement les responsabilités des partenaires sociaux dans le cadre du paritarisme ». Elle réclame à nouveau la non signature de l’accord et « le retour à la table des négociations avec tous les interlocuteurs concernés ».

Une bonne nouvelle, enfin. Après des mois de tergiversations, le ministère de la Culture vient d’annoncer la nomination de Stanislas Nordey comme directeur du Théâtre national de Strasbourg et de son école.

J.-P. Thibaudat


A LIRE AUSSI :

>> De quoi ont peur les intermittents ? Jeanne, Arthur et Mélanie répondent | Sur Rue89 | 16/06/14





Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir