Pourquoi il est si difficile d'établir "les vrais chiffres du chômage" en France

Aujourd'hui, les statistiques sont partout. Chacun ressent confusément que, certes, elles fournissent des données utiles sur la société, mais qu'elles servent aussi d'instruments de pouvoir. Comment respecter les informations qu'elles apportent et en même temps les envisager comme politiques ? Extrait de "Prouver et gouverner", d'Alain Desrosières, aux éditions La Découverte (1/2).

Chômage et pauvreté : les difficultés de changer le regard institué À partir de la fin des années 1970, le chômage devient un problème grave. En France, sa quantification repose, de longue date, sur deux sources différentes. Une enquête par sondage sur l’emploi met en œuvre la définition dite du Bureau international du travail (BIT), laquelle comporte trois « conditions » : est chômeur « celui qui est sans emploi, fait des “démarches actives” de recherche d’emploi et est immédiatement disponible ». Selon les époques, cette enquête est annuelle, puis trimestrielle.

L’autre source, mensuelle, est issue du nombre des inscrits dans les fichiers de l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE), devenue Pôle Emploi en 2008. La statistique du chômage est très suivie et attendue par le monde politique, les acteurs économiques et sociaux et la presse. Même si la « qualité » de la source ANPE (puis Pôle Emploi) est jugée mauvaise, sa fréquence mensuelle lui confère un avantage décisif. Un des enjeux des récurrentes controverses sur cette statistique du chômage – dont on ne détaillera pas ici les péripéties – porte sur les façons d’articuler ces deux sources, pour bénéficier aussi bien de la qualité et la pertinence de l’une que de la fréquence mensuelle de l’autre.

Du point de vue des entrées pour la critique, les deux sources offrent de nombreuses possibilités, tant la notion de chômage et sa quantification sont conventionnelles – ce qui ne veut évidemment pas dire que le chômage n’existe pas. Ainsi des « trois conditions du BIT » : 1) quid des emplois à temps très partiel (une heure par semaine) ? ; 2) le fait de pointer à l’ANPE/Pôle emploi est-il une « démarche active » ? (cela fait débat) ; 3) une personne malade ou en stage est-elle « disponible » ? (ça se discute). De même, sur les fichiers ANPE/Pôle Emploi, au moins huit catégories de chômeurs complets ou partiels sont enregistrées : lesquelles retenir ? (ça se discute). La méthode retenue pour le calcul du « chiffre officiel » rendu public chaque mois par les médias est vivement critiquée par les syndicats de salariés. La relative malléabilité de la définition du chômage alimente les soupçons, toujours présents, de manipulations gouvernementales.

Mais l’important pour notre propos est que, lors d’une controverse particulièrement vive au printemps 2007, un collectif de chercheurs et de militants a tenté de sortir de ce débat répétitif pour proposer une autre façon d’utiliser ces sources. Ce groupe milite pour que soient mis en avant d’« autres chiffres du chômage » (d’où son acronyme, ACDC). Il se présente ainsi sur son site Web : « Au-delà des actuelles controverses, la recherche d’un “vrai chiffre du chômage” est vaine, car il existe une diversité de situations de chômage, de sous-emploi et de précarité, qu’il importerait donc d’éclairer par un petit nombre d’indicateurs pertinents. Dans cette optique, nous présentons ici la première estimation, pour le cas français, du nombre de salariés au chômage ou en emploi inadéquat au sens du BIT. »

ACDC récuse ainsi la notion de « vrai chiffre du chômage » et propose que soit quantifié un autre agrégat, plus large. Cette idée est hardie, mais elle l’est trop dans l’état du débat au moment où elle est avancée. La notion de chômage est en effet inscrite fortement dans le débat social depuis au moins les années 1930 (Salais et alii, 1986), en liaison avec l’institutionnalisation du travail salarié au cours du xxe siècle. Ce que demande ACDC revient à prendre en compte la désinstitutionalisation du salariat, accélérée depuis les années 1980, et à en tirer la conséquence en proposant un autre indicateur statistique. Mais pour réussir cette entreprise ambitieuse, ACDC devrait disposer d’un réseau d’alliés, scientifiques, politiques et administratifs beaucoup plus important. Le saut que propose alors le collectif est en effet d’une tout autre nature que la rituelle dénonciation des manipulations vulgaires auxquelles se livrent les politiciens.

La quantification de la pauvreté a soulevé le même genre de débat et de proposition alternative. Classiquement, dans les pays européens, le taux de pauvreté dite « relative » est évalué par la part des ménages dont le revenu est inférieur à la moitié de la médiane de la distribution des revenus. Dans beaucoup d’autres pays, le taux de pauvreté dite « absolue » est fixé à partir d’un seuil de revenu monétaire (par exemple un dollar par jour). Sans revenir sur les débats sur les significations très différentes de ces deux modes de mesure, nombre de critiques observent que ces indices sont bien insuffisants pour exprimer la complexité des phénomènes de pauvreté. En France, ces questions ont notamment été débattues dans le cadre du Conseil national de l’information statistique (CNIS), une instance consultative paritaire où sont présentés et discutés les programmes de travail des services de la statistique publique.

Entre 2004 et 2007, plusieurs réflexions ont été menées au CNIS à la demande de militants, dont certains participent à un Réseau d’alerte contre les inégalités (RAI) (Sujobert, 2012). En 2002, ce groupe avait proposé un indicateur annuel, le « baromètre des inégalités et de la pauvreté », dit BIP40, lui-même synthèse de cinquante-huit séries statistiques concernant six dimensions des inégalités et de la pauvreté : travail, revenus, logement, éducation, santé et justice. Cet indicateur a subi le même sort que les propositions d’ACDC, pour des raisons analogues : malgré l’important travail mené pour le construire puis pour le faire connaître, les responsables politiques et les médias en ont peu fait usage, et sa publication semble interrompue depuis 2005.

Cependant, ces deux semi-échecs sont aussi des semi-réussites. Ils ont suscité nombre de discussions instructives. Issus d’un lourd travail militant bénévole, ils se sont essoufflés parce qu’aucune institution académique ou administrative n’a pris le relais pour produire régulièrement de nouveaux indicateurs . Mais ces expériences montrent, a contrario, à quel point les statistiques publiques instituent de la réalité et que, à ce titre, elles peuvent être comparées à une Constitution. Elles sont le produit d’un travail de la société sur elle-même et incorporent l’état des rapports sociaux à une époque. Ce qui ne veut pas dire que ces statistiques sont purement et simplement l’expression des groupes dominants (comme il a pu être dit naguère), mais plutôt qu’elles mettent en forme une configuration historique de ces rapports en la réduisant, la simplifiant et la stylisant, par des médiations longues et compliquées, selon des formes très difficiles à défaire et à changer, comme le montrent les projets d’ACDC et du BIP40 – et aussi, on va le voir, les critiques écologistes du produit intérieur brut (PIB) et les propositions alternatives d’autres façons de quantifier l’état économique, social et environnemental de la société, en construisant d’« autres indicateurs de richesse ».

 Alain Desrosières







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