Chômage : et si on prêtait les salariés au lieu de les licencier ?

C'est ce que propose la plateforme Flexojob.com qui met en relation les petites entreprises en sous-activité risquant de licencier, et celles surmenées qui se trouvent en sous-effectifs.

Voici une start up qui a du flair. Son créateur s'appelle Christophe Japiot. Il a 38 ans et jusqu'à ce qu'il se lance dans la création d'entreprise il était expert-comptable. En octobre 2013, il a créé une plateforme dédiée aux TPE et PME, Flexojob.com, pour faciliter le prêt de salariés. Un concept qui répond à un vrai besoin en période de crise. Si certaines entreprises subissent des baisses d'activités temporaires, et peuvent être tentées de licencier les employés inoccupés alors qu'elles auront peut-être à nouveau besoin de leur services plus tard, d'autres connaissent à l'inverse des courtes périodes de forte activité, où elles se trouvent en sous-effectifs. Flexojob met en relation ces deux types d'acteurs et permet aux premières de prêter leurs salariés aux secondes.

Dans les deux cas, elles y gagnent financièrement. D'une part, l'entreprise prêteuse facture à l'entreprise utilisatrice le salaire de l'employé, les charges sociales afférentes et les frais facultatifs. Le salarié, lui, conserve le même salaire, et le même contrat de travail, auquel est seulement ajouté un avenant. Une épine en moins dans le pied des patrons, selon Flexojob, qui déclare sur son site: "la masse salariale, ainsi que les charges sociales afférentes, représente l'un des postes les plus importants dans les charges d’une entreprise."

D'autre part, l'entreprise emprunteuse ne paie les salariés que pour une période limitée dans le temps, liée à sa surcharge temporaire de travail. Elle bénéficie d'un coût inférieur à ceux proposés par des agences d'intérimaires ou des prestataires. Et pur cause. Il s'agit de "prêt" et non de "location" de salariés, l'entreprise prêteuse ne doit pas imposer de marge ni faire de profit.

Prêter ses salariés n'est pas une nouveauté

C'est pour cette raison que Christophe Japiot a créé ce service à destination des TPE et PME, et non des grandes entreprises qui ont plus de moyens. "Il y a des cabinets RH ou d'avocats qui proposent ce système de prêt sans passer par internet, mais ce sont des prestations qui coûtent extrêmement cher", explique le fondateur, qui compare ces structures aux agences matrimoniales qui facturaient leur intermédiation 1.500 euros avant l'arrivée de Meetic, acteur de la rencontre amoureuse sur internet. Sur Flexojob, le coût de l'intermédiation, sous forme d'abonnement, s'élève à 19,90 euros ht/mois pour les entreprises sans salarié, et à 29,90 euros ht/mois pour celles avec salariés.

Si le système semble astucieux, il n'en est pas pour autant nouveau. De même que le covoiturage avec ses collègues de bureau existait de façon informelle et désorganisée avant la naissance du site internet BlaBlaCar, et de même que l'échange de maisons entre amis pendant les vacances se faisait de façon occasionnelle avant l'apparition d'Airbnb, les coiffeurs ou les restaurateurs voisins n'ont pas attendu la création de Flexojob pour se prêter des salariés quand les pics d'activité l'imposaient.

La différence réside, comme dans le cas de BlaBlaCar et d'Airbnb, dans l'apparition d'une plateforme qui met en relation des entreprises dont les besoins peuvent se compléter, mais qui n'auraient pas pu se rencontrer sans internet. La rencontre d'une masse importante d'utilisateurs sur ces sites (6 millions de membres sur BlaBlaCar, 11 millions sur Airbnb) permet de trouver instantanément la personne qui peut répondre à son besoin.
Pour l'instant, Flexojob en est encore loin, avec seulement 400 clients, mais Christophe Japiot compte bien attirer la masse critique nécessaire au bon fonctionnement de son service, et propose d'ailleurs son service gratuitement en attendant d'être suffisamment connu.

Quand la loi s'en mêle

Autre changement majeur qui modifie la pratique du prêt de salariés tel qu'elle a pu exister de façon officieuse et anarchique depuis des années : l'évolution du cadre juridique. En 2009, la loi Poisson propose d'organiser le prêt de salariés et c'est ce qui donne à Christophe Japiot l'idée de Flexojob. L'article L8241-2 du code du travail, modifié par la loi n°2012-387 du 22 mars 2012, autorise ensuite le "prêt de main-d'oeuvre à but non lucratif ".

Il est donc désormais possible de prêter des salariés à trois conditions : ne pas réaliser de profit, assurer le volontariat des salariés et rédiger une convention. Un texte censé mettre fin au prêt de main d'oeuvre informel, dont il n'existe aucune trace. Sur ce dernier point, Flexojob met à disposition de ses clients des avenants aux contrats du travail qui sont courts, faciles à comprendre et à utiliser.

La plateforme espère ainsi faciliter les démarches juridiques des petites entreprises, à petit coût, et assurer un emploi stable aux salariés prêtés. "Le prêt de salariés, c’est un changement de relation emploi qui préserve trois axes : sécurité sociale, retraite et CDI. Si un salarié négocie un crédit immobilier alors qu’il a été prêté une semaine ou deux à une autre entreprise, la banque n’en sait rien. Elle ne voit que son CDI."

Une question se pose toutefois : celle de la marge de manoeuvre du salarié lorsqu'on lui proposera d'être "prêté". Certes, la loi exige qu'il puisse refuser sans risque de sanction, et qu'il puisse imposer certaines conditions au prêt (en termes de mobilité notamment). Mais dans un contexte où la menace du chômage pèse, les employés ne risquent-ils pas d'accepter sans broncher des aménagements qui ne les satisfont pas?

A cela, Christophe Japiot répond tout d'abord que les entreprises amenées à prêter des salariés sont de toute façon souvent déjà menacées par des plans de licenciement, et que leurs employés ont donc intérêt à être mis à disposition d'autres entreprises. "Quand vous prêtez quelqu'un, ce n’est pas parce que vous allez très bien". Et puis, il fait à nouveau le parallèle avec Meetic: "Bien sûr qu'il va y avoir des abus de même que sur Meetic vous pouvez tomber sur une femme qui vous attache avec des menottes." Et de lancer : "Les gouvernements n’arrivent pas à trouver la flexibilité de l’emploi, est-ce que ce ne sont pas des plans B comme celui-là qui peuvent aider ?"

Claire Bouleau


>> Pour découvrir des secteurs qui sont amenés à emprunter des salariés, visionnez ce diaporama - "Prêt" de salariés: les 10 secteurs les plus demandeurs



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