Le Smic est-il vraiment la cause du chômage en Europe?

Angela Merkel voit dans le salaire minimum généralisé, dont son pays est dépourvu, la raison expliquant que de nombreux pays en Europe ont un taux de chômage bien plus élevé qu'en Allemagne. Info ou intox?

L'introduction d'un salaire minimum généralisé divise l'Allemagne. Les partis de l'opposition - le SPD et les Verts - ont présenté début mars un projet de loi visant à créer un salaire minimum de 8,50 euros brut de l'heure. Cette mesure figure au programme du social-démocrate Peer Steinbrück, principal rival de la chancelière conservatrice Angela Merkel aux élections législatives du 22 septembre.

Si le projet de loi a été adopté par la chambre haute du Parlement, le Bundesrat, contrôlée par l'opposition, il n'a aucune chance de passer au Bundestag, la chambre basse du parlement allemand où les partis de la coalition gouvernementale conservatrice et libérale (CDU-CSU et FPD) ont la majorité.


Angela Merkel a d'ailleurs redit, ce jeudi 18 avril dans un entretien au quotidien Bild, son opposition à ferme à un salaire plancher généralisé imposé par les politiques en Allemagne, y voyant la cause du chômage dans certains pays d'Europe. La "raison" qui explique que "de nombreux pays en Europe ont un taux de chômage bien plus élevé que chez nous, du fait que les salaires et le rendement ne sont pas en rapport", explique la chancelière conservatrice.

Un niveau de Smic élevé pénalise les salariés les moins qualifiés

Un argument également mis en avant par les employeurs outre-Rhin, pour qui l'introduction d'un salaire minimum généralisé menacerait la compétitivité des entreprises allemandes. Ils citent pour preuve la France, qui dispose d'un salaire minimum parmi les plus élevés d'Europe - 9,43 euros de l'heure soit 1430,22 euros bruts mensuels, contre 683,76 euros en Grèce ou 752,85 euros en Espagne - et où le taux de chômage atteint 10,6%, près du double de l'Allemagne (6,5%).

Le lien entre chômage et salaire minimum n'est pas infondé. Toute hausse du Smic en France entraine ainsi des destructions d'emplois, même si les experts ne s'entendent pas sur leur nombre - entre 2.000 et 25.000 postes pour un coup de pouce de 1%. De même, supprimer les exonérations de charges sociales sur les bas salaires, qui représentent un manque à gagner pour les finances publiques de 27 milliards d'euros par an, détruirait, selon les études, entre 200.000 et 1 million d'emplois.

"Le salaire doit correspondre la productivité du salarié, explique Eric Heyer, directeur adjoint du département analyse de l'OFCE. Plus le salaire minimum est élevé, plus les non qualifiés sont exclus du marché du travail. La question est de savoir si on veut résoudre cette équation en formant les moins qualifiés pour que leur productivité soit égale au niveau du salaire minimum, ou si l'on baisse le niveau du salaire minimum. La France a fait un choix intermédiaire, en gardant un Smic élevé mais en exonérant de charges sociales les bas salaires. L'Allemagne, elle, a fait du dumping salarial."

L'Allemagne n'a pas de salaire minimum généralisé, la fixation des rémunérations étant strictement du ressort des partenaires sociaux. Seuls quelques accords de branche fixent un minimum horaire, qui s'impose à toutes les entreprises du secteur concerné. C'est notamment le cas du BTP, du personnel d'entretien, des peintres en bâtiment ou encore des éboueurs. Le niveau de salaire minium varie en général autour de 8 euros brut de l'heure. Mais d'autres salariés allemands touchent des salaires de misère, de 1 ou 2 euros de l'heure.

Le risque d'une spirale déflationniste

C'est le résultat des réformes du chancelier Gerhard Schröder visant à flexibiliser le marché du travail, en 2003. Elles ont conduit à l'explosion des emplois à bas salaires (1 salarié sur 4 aujourd'hui), à la fluidification du marché du travail et au renforcement de la modération salariale. En dix ans, le pays a certes retrouvé sa compétitivité à l'exportation, mais au prix d'une explosion de la précarité: le taux de chômage a baissé de 5,5 points sur cette période, le taux de pauvreté a augmenté de 3,5 points. Aujourd'hui en Allemagne, 6 millions de personnes travaillent pour moins de 8 euros de l'heure, 2,5 millions moins de 5 euros.

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Reste que baisser le niveau du salaire minimum dans les pays où il en existe un n'est pas la solution actuellement pour lutter contre le chômage, estime Eric Heyer. La preuve: l'Espagne, la Grèce et le Portugal l'ont fait, en vain. Dans ces pays en crise, le chômage est en hausse continue depuis quatre ans.

"Nous sommes dans une période d'excès d'offre et de demande insuffisante, explique l'économiste de l'OFCE. Les entreprises n'embauchent pas parce que la demande qui leur est adressée est insuffisante, parce qu'elles sont en surcapacités. Baisser le salaire minimum dans de telles conditions ne peut avoir que des effets négatifs sur le pouvoir d'achat des consommateurs, donc aggraver la récession". Pire: cela pourrait entrainer une spirale déflationniste en Europe, "le pire des maux économiques", selon Eric Heyer.

 Par Emilie Lévêque



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