Chômage, précarité : 2013 l'année de tous les records

En octobre 2013, le nombre de demandeurs d'emploi sans aucune activité (catégorie A) a dépassé les 3,2 millions, un niveau historique. En comptant les DOM, les chômeurs en activité réduite et ceux en contrats aidés ou en formation, plusde 5,5 millions de personnes étaient inscrites à Pôle emploi en octobre, du jamais-vu non plus. Ces chiffres relativisent la légère baisse du nombre de chômeurs de catégorie A enregistrée ce même mois, qui a cependant permis au gouvernement de réaffirmer son espoir de voir atteint l'objectif défini par le président de la République en septembre 2012: inverser la courbe du chômage d'ici à la fin de l'année 2013. Un espoir mis à mal par une nouvelle hausse du nombre de sans-emploi en novembre.

Il est vrai que l'exécutif avait été échaudé par la publication des chiffres du chômage du mois d'août, faisant état d'une baisse spectaculaire et inattendue du chômage. Pôle emploi a en effet dû admettre quelques jours après qu'un bug de SFR avait bloqué l'envoi aux chômeurs de 170.000 SMS destinés à leur rappeler de renouveler leur inscription.Ce qui avait artificiellement fait sortir des listes plusieurs dizaines de milliers de demandeurs d'emploi.

Mais derrière les polémiques sur les chiffres du chômage et la multiplication des plans sociaux, l'année 2013 restera comme celle des records de précarité sur le marché du travail. Au premier trimestre, plus de 83% des recrutements dans les entreprises de plus de dix salariés ont été faits en contrats à durée déterminée (CDD). Pour l'ensemble des entreprises, ce sont plus de 86% des contrats signés actuellement qui sont des CDD. Un record absolu depuis 2000, date du début des statistiques.

ENVOLÉE DES CDD DE MOINS D'UN MOIS

En dix ans, le nombre de CDD de moins d'un mois a plus que doublé, passant de 1,8 à 3,7 millions entre les troisièmes trimestres 2003 et 2013. Dans le même temps, les CDI et les CDD de plus d'un mois sont, eux, restés stables, entre 700.000 et 1 million. «Sur les 20millions de contrats signés chaque année, deux tiers sont des CDD de moins d'un mois. C'est spectaculaire», résume Eric Heyer, économiste à l'OFCE.

Or, ce sont les fins de CDD qui représentent le gros des bataillons de nouveaux chômeurs. Plus de 25% des nouveaux inscrits à Pôle emploi sortent d'un CDD, contre moins de 3% d'un CDI. «Il y a un mouvement structurelde transfert de l'aléa économique vers les CDD et la soustraitance », reconnaît Jean-Christophe Sciberras, président de l'association nationale des DRH. En moyenne, l'Unedic estime que 1,1million de chômeurs exerçaient une activité tout en restant inscrits à Pôle emploi en 2012. Ce chiffre a doublé depuis 1995.

UN MARCHÉ DÉJÀ FLEXIBLE

Il faut toutefois rappeler que la part des actifs français en CDI n'a baissé que légèrement, passant de 77,6% à 76,6% en dix ans, quand la part de ceux en CDD est passée dans le même temps de 8,1% à 8,5%. En effet, explique Eric Heyer, «le marché du travail français est flexible, mais pas de manière homogène: la flexibilité repose sur très peu de personnes très flexibles, tandis que les autres en sont préservées». Cette dualité va-t-elle se résorber un jour? C'est l'un des principaux objectifs de l'accord national interprofessionnel du 11 janvier 2013 sur l'emploi, dont les dispositions sont entrées en application début juillet. Parmi elles figure notamment une surtaxation des CDD courts: les cotisations chômage patronales sont passées de 4% à7% du salaire pour les CDD de moins d'un mois, et à 5,5% pour ceux d'un à trois mois. Soit un surcoût d'environ 45 euros pour un CDD d'un mois au smic. En contrepartie, les licenciements collectifs ont été facilités par un raccourcissement de la procédure pour les employeurs.

Cela suffira-t-il? «Les causes du dualisme sont très profondes, répond M.Sciberras. Les entreprises préféreront payer 45 euros de plus par mois plutôt que de payer un CDI. Si on observe un allongement des CDD courts, ce sera déjà pas mal.» De plus, «les intermittents, l'intérim, les CDD de remplacements et les CDD d'usage [notamment dans la restauration] sont exemptés totalement ou presque entièrement de la surcotisation», rappelle Jacques Freyssinet, économiste et président du conseil scientifique du Centre d'études de l'emploi. Or, ces contrats représentent une part importante des emplois précaires. Pour M.Freyssinet, les trois points de cotisation supplémentaires seront sans effet. «L'indemnité de précarité de 10%, créée en 1990, n'a pas fait baisser le recours à ce type de contrats.»

CONJONCTURE INCERTAINE

A la CFDT, signataire de l'accord, on réplique qu'il est «encore trop tôt pour mesurer [son] impact». Les derniers chiffres des Urssaf, publiés en septembre, font pour l'instant état d'une stabilisation des CDD à un niveau élevé. «Il était important de montrer que les contrats courts ne pouvaient pas être la norme», fait valoir Patrick Pierron, à la CFDT. «La peur de l'embauche» et la «conjoncture économique incertaine » continuent,malgré l'accord, à justifier le recours invariable aux CDD, explique le Medef.

A la CGT,non signataire,on exige de renforcer cette taxation dès la négociation de la prochaine convention d'assurance-chômage. «Les CDD coûtent beaucoup plus cher à l'assurance- chômage que les CDI. Le surcoût doit être entièrement payé par ceux qui les utilisent», défend Eric Aubin, qui évoque un taux de cotisation de 8% pour tous les CDD. «Il n'y a pas de consensus pour corriger le dualisme du marché du travail, que ce soit côté patronal ou salarial », constate M.Sciberras, qui pointe notamment l'abandon de l'idée de «contrat unique», défendue par de nombreux experts.

@ Jean-Baptiste Chastand pour Le Monde

PI ChastandJean-Baptiste Chastand

Journaliste au Monde depuis 2009, je m'occupe des questions d'emploi et de social au sein du service politique depuis septembre 2011. Auparavant, je travaillais sur les desks du site Internet. Passé du "web" au "bimédia", du HTML au PLFSS, je n'en garde pas moins un attachement pour tout ce qui se rapproche de près ou de loin du journalisme en ligne.

>> Le blog de Jean-Baptiste Chastand (Le Monde) | En quête d'emploi




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