Chiffres du chômage : et les fins de droits dans tout ça ?

Le Mouvement national des chômeurs et précaires s'inquiète d'une possible montée du nombre de "fins de droits". Mais derrière cette expression se cachent des réalités différentes.

Avec ses 50.000 demandeurs d'emploi en moins, la baisse du mois d'août était trop belle pour être vraie : le fameux bug de SFR a fait "disparaître" quelque 28.000 inscrits des listes de Pôle emploi, qui devraient au moins pour partie "réapparaître" dans les chiffres du mois de septembre publiés jeudi, comme l'a d'ores et déjà laissé entendre le ministre du Travail, Michel Sapin.

"Mais le bug n'explique pas tout" de la baisse observée en août, estime Pierre-Edouard Magnan du Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP). Le délégué fédéral avance une autre explication : "Ce qui remonte chez nous, c'est que, pour l'essentiel, il s'agit de fins de droits."

La cessation d'inscription suivie de la radiation de chômeurs n'est pas un phénomène nouveau : la mort en février d'un homme qui s'est immolé par le feu devant une agence Pôle emploi à Nantes est venue rappeler qu'elle engendre des drames. Mais ce qui change ces derniers mois, c'est l'ampleur que semble prendre le phénomène.

Quelque 90.000 personnes par mois

"Quand il n'y a plus la carotte de l'indemnisation, les chômeurs ne voient plus l'intérêt de rester inscrits alors que l'emploi est complètement bouché", observe Pierre-Edouard Magnan. Dans les faits, il existe peu de statistiques sur les fins de droits. En moyenne, près de 90.000 personnes arriveraient chaque mois en fin de droits. "Sur un an, cela fait donc autour de un million de personnes. C'est énorme", s'inquiète-t-on au MNCP. Le Comité national CGT des Privés d'emploi va plus loin : "Le RSA et l'ASS en France, c'est 8 millions de personnes", rappelle l'un de ses membres, Alain Florin.

Surtout, le nombre de chômeurs en fins de droits a augmenté de 15% entre 2009 et 2012. C'est beaucoup. Mais Pierre Cavard, directeur des études et analyses de l'Unédic, relativise cette progression, précisant que les départs en retraite et les retours à l'emploi ont augmenté dans la même proportion (14%) sur la même période. A ce jour explique-t-il, le nombre de fins de droits représente entre 39% et 42% des sorties d'indemnisation, une proportion stable depuis trois ans et égale à celle des personnes qui retrouvent un emploi.

Une population très hétérogène

Ces chiffres sont toutefois à prendre avec des pincettes. Pour Yves Razzoli, membre du bureau de la CFTC, les sorties des fichiers ne sont pas toujours simples à prendre en compte : "Un grand nombre de personnes glissent sur la retraite mais, avec l'évolution actuelle des conditions de retraite, on n'a plus d'état prévisionnel. C'est une vraie inconnue." Tout comme il est difficile d'obtenir le nombre de chômeurs en fin de droits qui tentent l'expérience d'auto-entrepreneur. Sans compter ceux qui ont retrouvé un emploi mais n'ont pas pris le temps d'actualiser leur situation auprès de Pôle emploi...

Et même au sein des "fins de droit" au sens strict, les situations varient : "Une personne en fin de droits au bout de quatre mois et qui enchaîne des contrats courts n'est pas dans la même situation que celle qui est allée au bout de ses 36 mois d'allocations et n'a toujours rien trouvé", insiste Pierre Cavard pour qui "il n'est pas facile de tirer de généralités autour d'une population aussi hétérogène."

A quoi ont droit les fins de droit ?

Dans une période où la conjoncture n'aide pas à la reprise de l'emploi, le gouvernement avait bien tenté, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, de mettre en place un plan "Rebond pour l'emploi". Lancé en 2010, il était doté de 705 millions d'euros et devait bénéficier à 325.000 personnes. Avec 55.600 formations rémunérées, 79.000 contrats aidés et 13.200 aides exceptionnelles (plafonnées à 460 euros pour une durée maximum de six mois), il n'a finalement concerné que... 147.000 personnes ! "Ça n'a pas fonctionné", juge Yves Razzoli. "On proposait plus de contraintes pour un accompagnement plus long. Les chômeurs savaient ce qu'ils avaient, pas ce qu'ils allaient avoir…"

Aujourd'hui, lorsque l'allocation chômage se termine, les demandeurs d'emploi peuvent recevoir un revenu minimum, soit le RSA (revenu de solidarité active), soit l'ASS (allocation de solidarité spécifique). Avec d'autres mesures comme l'allocation transitoire, ces aides sont versées sous conditions de ressources. Mais beaucoup de personnes en fin de droits ne demandent rien. Le taux de non-recours avoisine les 40% pour le RSA-socle, ancien RMI. Pourquoi ? "Le système est vécu comme intrusif et stigmatisant", explique Pierre-Edouard Magnan. "Et il est compliqué. Si un tiers des bénéficiaires potentiels le refusent, c'est que ça ne marche pas. Il faut autre chose."

Améliorer l'accompagnement

Yves Razzoli défend toutefois le rôle d'amortisseur social du système français : "Contrairement à ce qu'on a pu voir en Espagne, le RSA permet de survivre à peu près décemment." Des négociations en vue d'améliorer l'accompagnement des personnes en fin de droit doivent démarrer début janvier entre les partenaires sociaux qui gèrent l'Unédic, organisme chargé de s'occuper de l'assurance chômage. Pas sûr pour autant que ce soit l'objectif des représentants des employeurs, qui souhaitent pouvoir payer moins de charges pour relancer l'emploi.

"Tout dépendra de la réalité de la croissance", prévient Yves Razzoli. "Si elle reste positive, conformément aux prévisions, cela arrivera très vite au niveau de l'Unédic, dont l'objectif premier est de réduire le nombre de demandeurs d'emplois. Moins on en a, plus on a d'argent pour remplir notre mission première : indemniser."

Au Comité national CGT des Privés d'emploi, le nombre de demandes d'aide et de conseil augmente régulièrement depuis quatre ans. Alain Florin, chômeur lui-même, tente de porter la parole de cette foule d'anonymes qui ne poussent la porte du comité qu'en dernier recours. Il s'inquiète : "Les gens sont résignés mais jusqu'où ? Ils ont tout perdu mais pas le droit de vote. On entend de plus en plus le discours du 'on a tout essayé et ça n'a rien changé. On a tout essayé, sauf…' Pour eux, la seule traduction c'est Brignoles. Les politiques ne se rendent pas compte de ce qui est en train de se passer."

Louis Morice



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