Le chômage baisse-t-il vraiment ?

Y a-t-il vraiment moins de chômeurs ? C'est la question au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l'information, des fake news aux idées reçues.

"Le taux de chômage a légèrement reculé" : c'est une rengaine que l'on entend depuis quelques temps déjà sur les plateaux télés et en une des journaux. Mais y a-t-il vraiment de moins en moins de chômeurs ? Les conditions d'inscription à Pôle emploi et les radiations qui se sont durcies récemment n'influencent-elles pas les chiffres du chômage ?

Autre problématique, celle des travailleurs précaires qui ne travaillent parfois qu'une heure ou deux par semaine : sont-ils comptabilisés comme chômeurs ? Et pourquoi les chiffres donnés par l'Insee et ceux de Pôle emploi ne sont-ils pas les mêmes ? D'autant plus que l'écart se creuse entre les deux institutions : d'une différence de 300 000 chômeurs en 2013, on est passé à 900 000 début 2019.

Autant de questions que nous avons posées à François Fontaine, économiste, chercheur et professeur à l'Université Paris 1.

Le chômage baisse-t-il vraiment ?

François Fontaine : "Il semble effectivement que le chômage suive une tendance à la baisse depuis 2015, voire 2014. Le problème qui se pose, c’est que le taux de chômage n’est pas un indicateur suffisant pour comprendre ce qui se passe sur le marché du travail et pour savoir si un marché du travail s’améliore ou se dégrade."

Pourquoi les chiffres de Pôle emploi et de l’Insee ne sont-ils pas les mêmes ?

François Fontaine : "Ces deux mesures ne recouvrent pas exactement les mêmes sources. Ce que va faire Pôle emploi, c’est regarder le nombre de personnes qui ont fait des démarches administratives pour s’inscrire, qui n’ont pas travaillé sur un mois donné et qui ont fait des démarches pour rechercher un emploi.
L’Insee va utiliser une autre source, que l’on appelle l’enquête emploi, c’est une enquête menée auprès d’un panel représentatif d’individus. On va leur poser une série de questions :

♦ Est-ce que vous avez travaillé ne serait-ce qu’une heure durant cette semaine ?
♦ Est-ce que vous êtes disponible pour prendre un emploi dans les 15 prochains jours ?
♦ Avez-vous effectué des démarches pour trouver un emploi ?

Si la personne répond “non” à une de ces questions, elle ne sera pas considérée comme étant au chômage.
C’est complètement différent de la source administrative [Pôle emploi]. Une autre grande différence, c’est que pour être comptabilisé comme chômeur au sens de Pôle emploi, il faut être inscrit à Pôle emploi, or il y a toute une partie des chômeurs qui ne sont pas inscrits à Pôle emploi, par contre ils vont être retenus, considérés, dans la source qui vient de l’Insee."

Quand des personnes sont radiées par Pôle emploi, ça fait baisser le chiffre du chômage ?

François Fontaine : "Il y a eu éventuellement une évolution des radiations mais si vous prenez les données de l’Insee, elles sont absolument non sensibles aux phénomènes de radiations puisqu’on va directement demander à l’individu : “êtes-vous ou non sans emploi ?”. Par contre ça peut effectivement toucher la mesure Pôle emploi. Mais les deux sources, ces deux mesures, donnent des niveaux différents mais des évolutions du chômage qui sont les mêmes et dans les deux cas, on observe une baisse du chômage. La question est de savoir si c’est un phénomène conjoncturel parce qu’il y a des hausses et des baisse de chômage, de salaires, etc. c’est quelque chose de classique, ou si ça correspond à un phénomène plus structurel, c’est-à-dire une tendance qui va se poursuivre dans les années à venir.”

Mais ces chiffres mettent de côté les travailleurs précaires, à mi-temps, etc...

François Fontaine : "Admettons que vous avez un tout petit emploi d’ une heure ou deux par semaine. Vous allez être exclu de la catégorie chômeur."

Donc ça ne rend pas compte de la réalité situation de l’emploi ?

François Fontaine : "Le problème que posent ces mesures, c’est notamment le problème du sous-emploi ou le fait que certaines personnes ont certes des emplois, mais des emplois mal payés, extrêmement courts, avec des passages répétés au chômage. Et c’est vrai que ces deux mesures [de Pôle emploi et de l’Insee] ne permettent pas de se rendre compte de ce phénomène, mais on a d’autres manières de le prendre en compte.

Au début des années 2000, à peu près la moitié des personnes rentraient dans une entreprise avec un CDD de moins d’un mois. 15 ans plus tard, on se rend compte que 70% des gens vont rentrer dans une entreprise avec des CDD de moins d’un mois. Au-delà du niveau du chômage, il y a donc une dégradation substantielle de la qualité des emplois, mais on pourrait aussi parler du niveau de salaire ou de la différence entre un temps plein et un temps partiel."

Et actuellement, que nous disent ces autres mesures ?

François Fontaine : "Cette baisse du chômage s’accompagne d’un allongement des durées de contrat, on observe une petite baisse de la part des contrats de moins d’un mois dans les embauches, on a une petite hausse des CDI dans les embauches, il y a une petite hausse du taux de conversion, c’est-à-dire le taux de passage entre les CDD et les CDI. Donc ça va plutôt dans le bon sens, mais il faut vraiment voir que ce sont des phénomènes qui sont très légers et qui peuvent être conjoncturels, c’est-à-dire des phénomènes qui vont disparaître dans quelques temps."

De toute façon le chômage reste à un niveau très haut...

François Fontaine : "Ces dernières années, le taux de chômage a tendance à se réduire doucement, il approche aujourd’hui 8,5% en France, 8,2% en France métropolitaine et c’est vrai qu’on reste à des niveaux relativement élevés. On est en train de revenir à des niveaux qui étaient des niveaux pré-crise. Le problème de la France ce n’est pas que le chômage ne baisse jamais, ça arrive qu’il baisse, ça arrive aussi qu’il monte. Le problème c’est que depuis 20 ou 30 ans, on est bloqué au-dessus de 7,5% - 8% de niveau de chômage. On ne baisse jamais suffisamment, on est extrêmement fragiles à un retournement de cycles économiques.

Aujourd’hui, il y a tout un tas de signes récessionnistes, il est possible que l’Allemagne, les États-Unis entrent en récession d’ici un certain nombre de trimestres, le problème c’est qu’au bout d’un certain temps, l’activité française va se ralentir et on risque de voir le chômage repasser au-dessus des 9%."


Elsa Mourgues