Chiffres du chômage : ces mauvaises nouvelles qui se cachent dans les bonnes

Selon une enquête menée par Pôle Emploi, les entreprises françaises anticipent 2.7 millions de projets d'embauche pour 2019, soit une hausse de 350 000 postes supplémentaires.

Avec Philippe Crevel

Atlantico : Dans quelle mesure la baisse du chômage en France pourrait-elle être confrontée au taux de chômage structurel ? Une bonne nouvelle pourrait-elle en annoncer une mauvaise ?

Philippe Crevel : Selon une étude de Pôle Emploi, les entreprises prévoient d’embaucher 2,7 millions de personnes en 2019.Un million d’embauches sont attendus dans les services aux particuliers, 700 000 dans les services aux entreprises, 325 000 dans le commerce, 178 000 dans la construction. Même si en net, l’industrie continue de perdre des emplois, 240 000 postes seront à pourvoir dans l’industrie. Par ailleurs 250 000 embauches sont prévues dans l’agriculture

Ce flux d’embauche est en mettre en parallèle avec les nombreux départs à la retraite. En effet, les générations cessant le travail sont de plus en plus larges. Ce sont les personnes nées entre 1954 et 1957 qui liquident actuellement leurs droits, en moyenne 700 000 personnes par an. Ce nombre devrait s’accroître durant les dix prochaines années.

De plus en plus les entreprises éprouvent des difficultés à embaucher faute de candidats formés et motivés. De ce fait, la résorption pourrait être moins rapide qu’espérée. D’ores et déjà, une sur deux reconnaît qu’elle risque de rencontrer des problèmes pour trouver les candidats idoines. Dans certains métiers, comme les couvreurs, les charpentiers, les carrossiers, les mécaniciens auto ou les aides à domicile, plus de 80 % des employeurs interrogés doivent faire face à des pénuries. Dans la construction, les deux tiers des sociétés sont en difficulté de recrutement. En Corse, de nombreuses entreprises de bâtiment sont contraintes de reporter des chantiers car elles peinent à remplacer leurs salariés d’autant plus que la situation économique en Espagne ou au Portugal s’améliore. Il est également difficile de trouver sur le marché des chauffeurs routiers, des électriciens ou des plombiers. Dans les secteurs du digital, la tension sur le marché du travail est de plus en plus forte.

Dans les secteurs, certains secteurs pâtissent de leur image, de la pénibilité du travail ; d’autres du manque de personnes ayant une formation adéquate. Peu de candidats se portent volontaires pour être aides-soignantes, chauffeurs routiers ou manutentionnaires. Les informaticiens sont rares et de plus en plus chers.

De ce fait, la France est tout à la fois confrontée à un chômage de masse et à une pénurie de candidats. Certains estiment le chômage structurel entre 7 et 8 %, c’est-à-dire un taux de chômage incompressible. Cette situation sur le plan sociale et économique est insatisfaisante et pose un double problème, la motivation au travail et la formation. La faiblesse des rémunérations au regard des minima sociaux dissuade des demandeurs d’emploi d’occuper certains postes d’autant plus qu’ils n’assurent aucune promotion sociale à terme. Par ailleurs, les déficiences du système de formation tant au niveau de l’enseignement qu’en entreprise provoquent un décalage entre offre et demande de travail.

Quels peuvent être les effets, aussi bien pour les salariés, que pour les entreprises ?

Le maintien d’un haut niveau de chômage structurel est coûteux du fait des dépenses sociales qu’il génère. L’incapacité des entreprises à recruter pèse sur le niveau de la production de biens et de services et entrave la bonne marche de l’économie. C’est moins de croissance. En outre, cela accroît le coût du travail. Il faut financer les dépenses sociales et essayer d’attirer des talents à travers une revalorisation des conditions salariales. Cela peut donc nuire à la compétitivité de l’économie française même si en la matière notre pays n’est pas le seul à être confronté à des pénuries d’emplois. Dans tous les cas, notre système n’est pas efficient. Cette situation peut inciter les entreprises à délocaliser ou à chercher des salariés dans les pays d’Europe de l’Est, Roumanie, Hongrie, Bulgarie. Cela peut aussi les conduire à robotiser.

Quels sont les moyens de résoudre cette problématique ? Les entreprises sont-elles en mesure de faire face à une charge de formation en interne ?

Face à cette inadéquation entre offre et demande de travail, il faut jouer tant sur la formation initiale que sur la formation professionnelle. La formation initiale suppose l’abandon du nivellement par le bas au nom de l’égalitarisme et la valorisation des filières scientifiques. La France a besoin d’ingénieurs, de mathématiciens et non de sociologues, de professeurs de sports et de blogueurs psychologues. Or, en voulant supprimer les séries au bas afin d’éviter la sélection dans le secondaire, les pouvoirs publics rendent moins transparentes les modalités d’orientation. Pour la formation professionnelle, les réformes se succèdent depuis vingt ou trente ans sans déboucher sur de véritables progrès. Il faudrait éviter le saupoudrage et la multiplication des acteurs. A ce titre, il faudrait redonner aux branches professionnelles l’entière compétence de la formation. Aujourd’hui, il y a une dilution des actions et de l’argent. Il faudrait peut-être prévoir des rendez-vous formation tous les 10 ou 5 ans afin de permettre aux salariés qu’ils soient en grande ou petite entreprise d’apprécier son niveau de formation, ses possibilités d’évolution et ses besoins.