Pourquoi François Hollande entretient le flou sur la «courbe du chômage»

ANALYSE - Le président de la République parle constamment «d'inverser la courbe du chômage». Or il existe deux façons de calculer le nombre de chômeurs, deux mesures sensiblement différentes. L'ambiguïté dans laquelle l'Élysée maintient l'opinion est de mauvais aloi.

Le président de la République a achevé ce jeudi sa tournée d'été à Marly-le-Roi, non pas sur les ruines du château de Louis XIV, mais dans une entreprise spécialisée dans les technologies d'exploration océanique, iXBlue. Et, comme lors des étapes précédentes, il s'agissait de rappeler la priorité «d'inverser la courbe du chômage», véritable tube estival. Pourtant, et pas plus que les fois précédentes, François Hollande n'a levé le mystère: quelle est cette courbe dont il nous annonce le changement d'orientation d'ici à la fin de l'année, avec une précision digne des astronomes qui attendent une éclipse solaire pour le 3 novembre 2013?

Car il existe en réalité deux courbes du chômage, et non pas une. La première, la plus connue, concerne en fait «les demandeurs d'emploi inscrits» à Pôle emploi dont les chiffres sont publiés au mois le mois. Il s'agit là d'une statistique administrative, spécifiquement française, et qui répertorie les gens à la recherche d'un emploi, n'ayant aucune activité professionnelle, sinon de façon partielle. Leur inscription à Pôle emploi obéit à une double préoccupation: trouver un travail en bénéficiant des conseils de ses services et obtenir une indemnité, ce qui était autrefois la fonction des Assedic.

La deuxième courbe, et elle seule, est à proprement parler celle du chômage. Sa définition correspond à des critères admis internationalement, faisant l'objet d'un accord du Bureau international du travail de Genève (BIT), signé bien sûr par la France. Les trois critères de l'état de chômeur, selon le BIT, méritent d'être rappelés: «être sans emploi, autrement dit ne pas avoir travaillé ne serait-ce qu'une heure dans la semaine; être disponible pour prendre un emploi dans les 15 jours; avoir cherché activement un emploi dans le mois précédent ou en avoir trouvé un qui commence dans moins de 3 mois».

La manipulation des chiffres, une tentation française quasi éternelle

En France, l'Insee effectue une enquête trimestrielle qui pose ces trois questions (les trois critères du BIT) auprès d'un panel de 75.000 personnes, ce qui est considérable. Aux États-Unis, le Bureau du travail réalise la même enquête par sondage, mais chaque mois. Et, partout, ce sont ces chiffres qui font foi, car la définition du chômage n'interfère alors avec aucune autre considération, d'indemnité ou de recherche d'emploi, aussi louables soient ces préoccupations. Notons que c'est pour des raisons de coût que l'Insee réalise son enquête trimestriellement et non pas mensuellement.

Assez bizarrement, François Hollande ne cesse de s'exprimer comme un statisticien en parlant d'«inversion de la courbe du chômage». Le lyrisme n'est pas son fort! Toutefois, son souci de précision s'arrête là, car à aucun moment l'Élysée n'a consenti à dire de quoi le président parlait exactement. «On ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment», déclarait le cardinal de Retz, figure tutélaire du monde politique français. Mais il ne faut pas s'étonner alors que l'on vive dans l'ère du soupçon et qu'en France plus qu'ailleurs les statistiques soient considérées comme «la forme moderne du mensonge».

Le premier doute tient à la manipulation des chiffres, une tentation française quasi éternelle. Les statistiques, de nature administrative, de Pôle emploi sont à l'évidence étroitement dépendantes de la montée en puissance des emplois aidés, «contrats de génération», «emplois d'avenir» et autres «emplois francs». Par ailleurs, Pôle emploi procède en permanence au «nettoyage» de ses fichiers, et c'est légitime, car les personnes ayant trouvé un emploi peuvent omettre de se désinscrire. Mais le rythme auquel s'exercent ces mises à jour est en permanence l'objet de suspicion.

Querelles de chiffres

Formellement, la définition du chômage «au sens du BIT», acceptée internationalement, est jugée comme la plus objective, la plus scientifique: elle seule permet des comparaisons internationales, et c'est la raison pour laquelle le FMI et l'OCDE ne retiennent que ces chiffres. Pour sa part, le FMI estime que le taux de chômage va passer en France de 10,2% en 2012, à 11,2% en 2013, puis 11,6% en 2014 et 11,4% en 2015 (moyennes annuelles).

Le suivi du chômage «au sens du BIT», dont les données sont établies en France par l'Insee, présente toutefois deux gros inconvénients. D'une part, l'information est connue avec retard: on ne sait que depuis le 6 juin dernier que le taux de chômage a été de 10,8% en France au premier trimestre 2013. Et, d'autre part, l'Insee a rencontré ces derniers mois des difficultés pratiques rendant impossible la publication du nombre de chômeurs (au sens du BIT); on en connaît seulement le taux. Ces problèmes, liés notamment au changement de statut des enquêteurs de l'Insee, ne seront résolus qu'à partir de septembre prochain.

Le flou entretenu par l'Élysée n'en est pas moins regrettable et malsain. Mettre en avant des courbes et des chiffrages sans préciser lesquels ramène le débat à un niveau de technicité trompeur. Comme on le rappelle à l'Insee, le taux de chômage ne peut être connu qu'avec un degré d'approximation de 0,4 point. Et qu'en est-il réellement des chiffres de Pôle emploi, dont la précision est encore plus sujette à caution?
Le chômage constitue un dossier bien trop douloureux pour qu'on le ramène à des querelles de chiffres. Or c'est hélas plus que jamais le cas en France. Et, du coup, les pouvoirs publics sont et seront de plus en plus suspectés de pratiquer avant tout «une gestion statistique» du problème numéro un des Français.

Jean-Pierre Robin





 


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