Le chômage français, un choix de société

Le chômage français fait de la résistance. Même le point bas de 7 et quelques % de début 2008 paraît inatteignable. Un paradoxe alors que les entreprises peinent à recruter. Par-delà les freins économiques ou démographique, et si le chômage traduisait en France un choix de société, un impensé de la politique sociale.

Inutile d'entretenir un faux suspens : il n'y aura pas de recul massif du taux de chômage français. Remonté à 9,2% au premier trimestre, il place la France en 25ème position des 28 pays de l'Union européenne en avril 2018. Même si la conjoncture devait être très favorable dans les prochains trimestres, ce qui est loin d'être acquis, il ne s'approchera jamais des niveaux allemand, britannique ou américain (3,4, 3,9 et 3,8% respectivement aujourd'hui). Il n'est même pas sûr que nous parviendrons à nous rapprocher du point bas de début 2008, un peu au-dessus de 7%. Alors même que partout, les chefs d'entreprise du pays mettent aujourd'hui les difficultés de recrutement en tête de leurs préoccupations...

Ce n'est pas une malédiction. Ni même un problème de croissance économique, car le taux de chômage est bien plus faible dans d'autres pays à activité similaire. Ce n'est pas davantage un simple problème technique qui ferait que l'offre aurait du mal à rencontrer la demande. Pas plus que ce ne serait un problème démographique : là aussi, d'autres réussissent beaucoup mieux à contexte comparable, et une fécondité un peu plus élevée n'a aucune raison d'être un handicap. C'est en fait un choix de société, hélas non-dit ou non assumé. Les raisons majeures en sont notre système éducatif, notre marché de l'immobilier et surtout notre système social et ses incitations.

L'enjeu de la formation

Le système éducatif, tout d'abord. La France a fait délibérément le choix de l'enseignement général secondaire et supérieur de masse, peu ou pas sélectif. Une stratégie des pouvoirs publics depuis les années 1980, qui a nécessairement un impact majeur sur les filières professionnelles et d'apprentissage. Avec l'objectif public d'amener vers l'enseignement supérieur général la plus grande part d'une génération, les formations alternatives plus courtes sont dépréciées. Surtout, avec des cursus universitaires sans sélection et quasiment gratuits, une grande partie des diplômes ne donnent pas de garantie de qualité et ne correspondent en rien à la demande sur le marché du travail. Il y a donc un décalage considérable entre les qualifications obtenues et celles qui sont recherchées, et une proportion croissante d'arrivants sur le marché du travail auxquels il ne peut être proposé que des emplois éloignés de leur niveau d'études. Ces diplômés de l'université sont autant de « mal qualifiés », qui au lieu d'avoir été orientés dans une filière plus adaptée, notamment professionnelle, doivent accepter les postes les moins recherchés et rémunérés. Il en résulte un triple gâchis : une pénurie sur des métiers trop délaissés, une grande frustration de ceux qui se sentent déqualifiés dans les emplois qu'ils doivent se résoudre à accepter, tout en repoussant vers le chômage les vrais non qualifiés dont ils occupent la place sur le marché du travail...

Les trappes géographiques à inactivité

L'immobilier a également sa part dans ce chômage structurel de masse. La France est géographiquement très étendue, avec de grands écarts s'agissant des prix de l'immobilier, de la densité de population et de l'activité économique. La situation naturelle est accentuée par un coût important de la mobilité, notamment avec des droits de mutation très élevés sur les transactions immobilières. Mais aussi par une politique foncière peu cohérente, avec des pouvoirs d'élus locaux qui peuvent avoir intérêt à entretenir la pénurie de logements. Avec également des coûts de construction élevés par cause d'exigences normatives excessives. Ou encore du fait d'aides publiques considérables qui faussent les prix : à la location avec des aides abondantes, à l'acquisition avec les programmes de défiscalisation parfois décorrélés de la demande. Ces différents biais aggravent les trappes géographiques à inactivité : des logements qui ne valent presque rien, quasiment invendables, dans des zones sans créations d'emplois où se retrouvent piégées des populations faute de pouvoir trouver un toit abordable dans une région plus dynamique.

Le choix rationnel du chômage

Enfin et surtout, les incitations économiques à l'emploi sont insuffisantes pour parvenir à un chômage très bas. C'est une vérité un peu taboue : en ayant la volonté d'assurer des minima sociaux assez élevés, la France conduit naturellement une partie de la population à choisir rationnellement le chômage. Celui-ci est mieux indemnisé que dans la plupart des pays : un taux de remplacement important, au moins 24 mois d'indemnisation pour des droits pleins complétée éventuellement par l'ASS, une notion d'offre raisonnable qui permet de rejeter tout ce qui diffère un tant soit peu de l'emploi précédent. Même hors du chômage, le RSA couplé souvent à l'aide au logement et complété si besoin par différentes tâches non déclarées peut être objectivement préférable à des emplois à temps plein très exigeants et peu gratifiants.

Les deux problèmes précédents sont également exacerbés par la générosité du système social. Par exemple, la poursuite de longues études sans véritable réussite ou compétence est désormais à la portée de tous, là où il s'agissait d'un vice autrefois exceptionnel d'enfants gâtés. De même, le sous-emploi, par exemple dans des activités intellectuelles ou artistiques, n'est supportable que grâce à un système social qui permet d'éviter de chercher un travail rémunéré peut-être plus pénible et clairement moins désiré. C'est aussi le soutien du système social qui va conduire à préférer rester dans un bien immobilier invendable ou au loyer dérisoire dans une zone de fort chômage, là où des minima plus faibles contraindraient à rechercher un travail et un logement dans un lieu plus dynamique, même s'il est plus onéreux.

A l'opposé, l'Allemagne a vu son taux de chômage s'effondrer à partir de 2006 du fait de réformes sociales majeures : une durée maximale d'indemnisation du chômage fortement réduite (de 26 à 12 mois pour les moins de 50 ans), la fusion d'aides sociales faisant chuter les revenus de remplacement, avec un minima autour de 400 euros par mois pour une personne seule (environ 150 euros de moins qu'en France), une mise sous tension des bénéficiaires des minima, qui doivent par exemple accepter des activités complémentaires rémunérées parfois seulement un euro de l'heure, et au préalable le développement de statuts d'emplois très courts, dont les fameux « mini jobs ». De fait, l'incitation à la recherche et à l'acceptation d'emplois non désirés s'est considérablement durcie. En conséquence, le taux de chômage est aujourd'hui sous les 4%, et le taux d'emploi y est supérieur d'environ 10 points à notre niveau. Dans d'autres pays comme le Royaume-Uni ou les Etats-Unis, l'indemnisation chômage et la solidarité nationale sont encore plus chiches, et la nécessité pour chacun de chercher un revenu d'activité coûte que coûte encore plus aigüe.

On peut préférer le système français, y voir une société plus juste ou même plus civilisée. On peut au contraire privilégier tout ce qui permet d'avoir le taux d'emploi le plus élevé et le taux de chômage le plus faible. Mais on ne peut pas revendiquer nos choix singuliers et déplorer en même temps un chômage bien plus élevé qu'ailleurs.


Jean-Charles Simon, Stacian



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