Pour dénoncer le chomage il faut parler à l'âme des gens...!!!

"Je twisterai les mots, s'il fallait les twister, pour qu'un jour vos enfants sachent qui vous étiez !" disait si justement Jean FERRAT dans "Nuit et brouillards". Voilà cinq ans que j'écris tous les jours contre le chômage abject, dont souffrent aujourd'hui 8 millions de personnes privées d'emploi. Je fais le point. J'ai beaucoup écrit sur les chiffres truqués du nombre de demandeurs d'emploi de Pôle emploi. Sur les prévisions économiques de l'OFCE, l'INSEE, en matière de création et de destruction d'emplois. Mais j'en ai vu aussi très vite les limites. Comme disait l'Abbé PIERRE, " on pleure les pauvres, on ne pleure pas les chiffres de la pauvreté ! ". Voilà pourquoi, bien que très intelligent, admirant beaucoup Pierre MENDES-FRANCE, dont il s'est nourri visiblement en rédigeant son célèbre "Appel de 1954", l'Abbé PIERRE refusait catégoriquement, systématiquement, d'apprendre le droit, l'économie. Expliquant que s'il rentrait dans ces langages techniciens, sa défense des pauvres y perdrait tout son contenu émotionnel, autrement son âme.

Et c'est vrai qu'on n'imagine pas un discours de l'Abbé PIERRE, bourré de statistiques et de faux chiffres de l'emploi. Son constat est très juste, encore plus juste aujourd'hui, où des hommes politiques comme JLM ou André CHASSAIGNE, qui veulent sincèrement dénoncer la pauvreté, mobilisent les faux vrais chiffres de l'INSEE, parlant de 8 millions de pauvres, quand la réalité est de 14 millions de personnes vivant avec moins de 965 euros par mois. Mais, quand bien même le chiffre de l'INSEE serait juste ( ce qui est loin d'être le cas ,comme on l'a montré à de nombreuses reprises), c'est une erreur profonde de croire que l'on va toucher les gens avec un chiffre sur la pauvreté !

Le seul moyen de faire frémir les gens face au chômage et à la misère, c'est de mobiliser la langue littéraire des grands : Victor HUGO, Louis ARAGON, René CHAR...qui vise le centre de l'âme, émeut directement. Inutile de me reprocher de ne pas avoir le talent d'ARAGON, HUGO, là n'est pas le problème...Mon idée est que, même si je fais 5% de la langue virtuose d'ARAGON, autrement dit, du sous-ARAGON, j'aurais réussi mon pari de TOUCHER LES GENS, BEAUCOUP PLUS SUREMENT qu'en discutant des heures sur les chiffres de l'INSEE et de Pôle emploi. Voilà pourquoi, dans mon second livre, "La pauvreté est un crime, la pauvreté est une horreur !", qui contient beaucoup d'analyses "juridiques", "économiques", "psychosociologiques" sur la pauvreté, j'ai rédigé aussi une préface de six pages et une conclusion "littéraire", avec tous les guillements qu'il convient de mettre, très inspirés de l'oeuvre de ce fou des mots appelé Louis ARAGON.

Ce sont ces textes "littéraires", que je vais diffuser cette semaine sur ce blog : et dont j'attends bien sûr vos réactions :

PREFACE : ET DANS LE SILENCE BLANC DE CES ANNÉES D'HIVER...

Et dans le silence blanc de ces années d'hiver, nous en perdions même la pratique du langage, à force de nous taire. A force de vivre, coupé de tout, givré de solitude, comme des iles sans hommes ni bateaux. Il ne restait rien, sinon quelques gestes machinaux, hagards, pareils aux signes des sourds muets. Après un jour de silence, un autre jour de silence. Son empire impitoyable, inflexible, grandissait comme un arbre géant dans notre tête : et, front incliné sur notre propre défaite, nous restions enfermés dans cette prison de plomb, prison d'autant plus terrible, qu'on savait au plus profond de nous, qu'elle durerait jusqu'à perpète. Que personne ne viendrait jamais nous en délivrer. Prison contre qui personne ne pouvait s'insurger, parler contre, puisque officiellement, juridiquement, ce n'était pas une prison. Mais un logement avec un toit, immense privilège par rapport aux sans abris, mais prison tout de même, puisqu’on ne pouvait pas en sortir, faute d'argent et d'emploi à exercer...

Tous les jours, on attendait 9 heures avec impatience, l'heure d'ouverture du supermarché, rien que pour le plaisir inouï de voir des bobines, et encore des bobines, des mémères acheter leur rouleau de Sopalin et leurs gaufrettes à la confiture de framboise. Une petite mémé fragile me racontait, comment deux gamines de 15 ans, mais baraquées, l'avaient jetée à terre, pour lui piquer son porte monnaie : et comment l'homme du service d'ordre, un "Monsieur très bien", les avaient mises en fuite...On écoutait bouche bée, la pauvre misère des autres. Moi qui parle peu d'ordinaire, trouvais quelques mots, pour dire toute la colère, que suscitait cette pauvre histoire...Qui occupait tout notre esprit, tellement on se prenait de plein fouet le mur de la solitude, contre lequel ma peau trop blanche se couvrait d'ecchymoses, de bleus, se zébrait d'éraflures, face à ce mur de froideur, contre lequel on mourrait d'ennui chaque jour, chaque heure. Où il ne restait plus qu'à errer dans les chambres du passé, dans les bras de l'oubli. A essayer de retenir des lambeaux de visage, regard sans importance. Trompe l'âme et trompe l'oeil, comme ces fausses histoires que l'on s'invente, histoire de tenir debout. Le bruit du galop dans ma tête du temps qui ne passe pas. Et sa douleur, comme une plaie à vif. Du silence qui hurle aux loups sur les toits du quartier, mon quartier préféré devenu méconnaissable.

Pourtant, hier encore, rien ne laissait penser à une fin prochaine de cette vie, pareille à un mauvais rêve. Le peuple, mort de fatigue et/ou de désoeuvrement, d'impuissance ou d’inertie, vivait toujours les mêmes choses fausses, s'entendait promettre du pouvoir les mêmes mensonges, couleur jaune canari, qui n'arrivaient jamais. Les gens n'y croyaient plus, pareille à une étoffe usée, transparente à force d'avoir été portée, à qui il ne restait plus que la trame, la tricherie, la traitrise, le trucage grossier. Belle lurette qu'ils ne croyaient plus à un possible "changement", ce mot bizarre, fait de truc et de toc, ou il y a, tout à la fois, l'idée que ca "change", mais assourdie, neutralisée, niée par le bémol final du "ment" du verbe mentir. "Changement", cela voulait dire "on l'a dans l'os", l'avenir ne sera que l'éternel recommencement, et de la misère, et des larmes, et de la souffrance, et du mauvais sang. Une rumeur montait du troupeau, cri des tripes devant cette vie immobile, ce présent perpétuel de l'ordre libéral, qui semblait avoir l'éternité et l'éternité encore devant lui. En fait "d'avenir radieux", les gens avaient pour seul espoir un rab de libéralisme supplémentaire : comme on a droit à un rab de frites à la cantoche le vendredi.

(Fin de la première partie)

PAR BRIGITTE BOUZONNIE



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