Le chômage, cette si cruelle exception française...

Au terme d’un quinquennat désastreux, la France est devenue l’homme malade d’une Europe, elle-même menacée de désintégration par le Brexit. Pourtant, la France et les Français ne sont nullement condamnés au déclin. Ni à l’humiliation. Ils disposent d’atouts majeurs, à commencer par les talents et les cerveaux, la culture et la civilisation dont ils sont les dépositaires. Et les solutions du mal français sont parfaitement connues. Ne nous manque que l’essentiel : la volonté (pour nous redresser) et le chemin (pour nous réformer). Extrait de "Chroniques du déni français" de Nicolas Baverez aux Editions Albin Michel (2/2).

Plus que jamais, la France s’affirme comme la terre d’élection du chômage permanent. À la fin d’avril 2015, elle compte 3,54 millions de chômeurs de catégorie A et 5,64 millions de personnes à la recherche d’un emploi. La nature structurelle du chômage français est confirmée par l’explosion du chômage de longue durée, en hausse de 10 % sur un an et de 140 % depuis 2008. Son envol a pour corollaire la suppression de 74 000 postes de travail en un an, qui ramène le nombre d’emplois marchands en dessous de 15,8 millions.

La situation du marché du travail français est d’autant plus inquiétante que les séquelles de quatre décennies de chômage de masse pourraient être aggravées par la révolution des technologies de l’information, qui remettront en cause la moitié des emplois actuellement existants d’ici à 2030.

Le chômage est un cancer qui détruit non seulement l’économie, mais la société et la nation. Il bride la reprise. Il impulse la spirale infernale de la paupérisation et de l’exclusion. Il broie les individus qu’il fait basculer dans l’anomie. Il désintègre les territoires et la cohésion de la nation. Il fait le lit de l’extrémisme et des populismes.

Toutes les démocraties, depuis les tragiques années 1930, savent donc que le chômage est l’ennemi mortel du développement comme de la liberté. Dès lors, tout doit être tenté pour l’enrayer. Et force est de constater que c’est possible, car le chômage n’a rien d’une fatalité. Les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont réussi à rétablir le plein emploi avec des taux de chômage ramenés à 5,4 %, 5,6 % et 4,7 %. Partout, la reprise s’accompagne de créations d’emplois : 2,95 millions aux États-Unis et 700 000 en Espagne en 2014 ; 1,8 million au Royaume-Uni au cours des cinq dernières années ; 42,8 millions de postes de travail en Allemagne ce qui constitue un record historique.

La responsabilité du chômage français ne peut être imputée à la mondialisation ou à l’Europe. Son origine est nationale. Elle est très simple : les autres pays luttent contre le chômage ; la France, elle, lutte contre l’emploi – avec une efficacité particulièrement remarquable depuis 2012 puisque, dans un contexte de reprise mondiale, François Hollande aura tenu la gageure de créer 642 000 chômeurs et de détruire 300 000 emplois.

Le retour au plein emploi dans les pays développés ne doit rien au hasard. Il résulte des réformes pour conforter la rentabilité des entreprises et encourager l’emploi marchand, diminuer le coût du travail, réduire les freins à l’embauche, introduire plus de flexibilité, diminuer les inégalités au sein du marché du travail, investir dans la formation et l’éducation. Ce n’est pas la reprise qui a réduit le chômage. Ce sont les réformes qui ont déclenché la reprise et permis le redressement des pays développés, la restauration des marges des entreprises générant l’investissement et l’emploi, qui dégagent les ressources fiscales permettant le rééquilibrage des finances publiques et le désendettement des États.

La France a pris le parti inverse. Elle attend tout d’un retour providentiel d’une croissance tirée par l’extérieur. Elle a misé sur un choc fiscal qui a ruiné les entreprises, bloqué l’investissement et effondré sa compétitivité. Non seulement elle s’est refusée à engager des réformes du marché du travail, mais elle fait le contraire : augmentation du Smic et du coût du travail (34,6 euros par heure contre 31,4 euros en Allemagne, 28,3 en Italie et 21,3 en Espagne) ; durcissement de la législation et des obstacles au licenciement ; augmentation des inégalités entre le noyau dur des ultraprotégés et la galaxie des précaires ; envol des prélèvements dus par les entreprises (18 % du PIB contre 14,5 % en Italie, 12 % en Espagne et 9 % en Allemagne) ; multiplication des emplois aidés dans le secteur non marchand (480 000) ; pénalisation de l’apprentissage et des emplois familiaux ; désintégration de l’enseignement public qui rejette chaque année 161 000 jeunes sans aucune formation, nombre promis à exploser avec la pseudo-réforme du collège.

Le chômage voit culminer la schizophrénie de nos dirigeants. Les mots ne cessent de jurer avec les faits. D’un côté, François Hollande prétend lier son destin au reflux du chômage. De l’autre, il poursuit une politique du plein chômage. Avec pour derniers avatars le monstre bureaucratique du compte de pénibilité et l’inouïe loi Rebsamen qui, conçue pour simplifier et alléger les seuils sociaux, alourdit les obligations des entreprises à tout niveau et abaisse le seuil supérieur de 5 000 à 1 000 salariés. Encore le pire est-il à venir avec la déclaration de François Hollande selon laquelle le temps de la redistribution est venu, au moment où l’effondrement de l’appareil de production s’emballe et où de premières tensions apparaissent sur les taux d’intérêt.

Tout a été tenté en France pour lutter contre l’emploi, mais rien n’a été entrepris pour lutter contre le chômage. Les remèdes sont parfaitement connus : redressement du taux de marge des entreprises et innovation ; baisse des impôts et des prélèvements sur le travail ; flexibilité du marché et des contrats ; développement du travail indépendant ; sortie des 35 heures ; dégressivité des indemnités de chômage ; basculement des crédits affectés aux emplois aidés vers l’alternance et l’apprentissage ; réforme du système éducatif.

Tout est su, peu est dit, rien n’est fait. Voilà pourquoi le chômage reste une exception française. Voilà pourquoi il est avant tout un problème politique. Un problème de volonté et de courage. Pourtant, s’il est vrai que les réformes indispensables pour lutter contre le chômage comportent un risque, la poursuite de la politique de lutte contre l’emploi qui crée le chômage de masse donne la certitude d’être battu, comme l’ont éprouvé toutes les majorités depuis 1981. Sans réformes, il n’y a pas de diminution du chômage. Et sans diminution du chômage, il n’y a pas de réélection.

Extrait de "Chroniques du déni français" de Nicolas Baverez aux Editions Albin Michel


Nicolas Baverez






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