Et si l'Etat était un acteur bienveillant du marché du travail ?

  • Imprimer

30 ans de politiques de l'emploi depuis la création de l'ANPE et plus de 8 millions de nos concitoyens sont à côté du marché du travail. Il est temps de questionner le rôle des pouvoirs publics et la bureaucratie qui nous est imposée.

Bien des sujets sont absents de la campagne présidentielle actuelle. Le marché du travail, ses graves lacunes et le rôle de l'État dans ce domaine sont l'un de ces sujets. Si l'un des impétrants s'en préoccupait, voilà ce qu'il pourrait dire :

En premier lieu, nulle réflexion sur l'emploi ne saurait commencer sans préciser la réalité du chômage dans la société française. Outre la persistance du chômage de masse depuis plus de trente ans, l'échec des politiques sur le sujet se lit aussi dans l'effacement d'une partie de la population concernée.

Soyons lucides sur le non-emploi en France.

Aux côtés des 6,5 millions de personnes inscrites et ventilées dans diverses catégories au sein de Pôle emploi, il faut aussi prendre en considération près de 2 millions de personnes qui sont, de facto dans la même situation. En l'espèce, environ 60 % des jeunes inscrits dans les missions locales et 60 % des personnes bénéficiaires du RSA qui ne perçoivent pas l'intérêt d'une inscription à Pôle Emploi pour revenir ou venir sur le marché du travail.

Dire que le chômage concerne en France 25 % de la population active donne au sujet l'acuité nécessaire pour cesser de la considérer comme une fatalité dont le "modèle économique et social" français s'est accommodé.

Un État bienveillant valoriserait l'activité

Ce changement de regard doit nous permettre de changer la posture de l'État et de l'ensemble des services publics concernés. Qu'il s'agisse de bénéficiaires de l'allocation chômage, de l'ASS, du RSA, voire d'aucune aide particulière, la relation administrative des chercheurs d'emploi avec Pôle Emploi, ou autres services, est le plus souvent complexe, quand elle ne vire pas au kafkaïen.

L'impression générale est celle d'une méfiance à l'égard de l'usager. Par principe, soupçonnés de vouloir frauder, nos concitoyens confrontés à la réalité bureaucratique ne peuvent guère se sentir aidés par l'État. Or, la responsabilité de cette situation n'incombe pas aux personnels de ces institutions, mais à la complexité juridique que le législateur, les gouvernements successifs et les partenaires sociaux ont imposée. La bureaucratie est omniprésente dans les politiques de l'emploi.

Vous bénéficiez de l'allocation chômage et vous trouvez une mission de trois semaines ? Vous risquez fortement de perdre tous droits pendant plusieurs mois. Idem si vous êtes au RSA. Vous bénéficiez de l'allocation chômage et vous développez une activité comme auto entrepreneur ? Pôle Emploi vous diminue votre allocation sur des fondements juridiques très contestables. Mais peu nombreux ceux qui feront un procès à Pôle Emploi...

Le marché du travail produit de la précarité (88 % des nouveaux contrats sont de court terme), mais l'État n'a pas adapté les règles à cette réalité.

Pour aider les gens, il peut faire - et ce serait un changement de paradigme fort - le choix de la confiance. Simplifions le cadre, permettons le cumul allocations-revenus (salaires ou prestations) et lissons le système sur une année ou deux. Une règle simple, claire incitant au travail et quelques contrôles pour sanctionner régulièrement les inévitables fraudeurs recréera un lien de confiance service public - usagers.

Impacts attendus : une fluidification du marché du travail permettant à davantage de personnes de rester sur celui-ci malgré la précarité des contrats ; une augmentation des revenus des plus modestes, simplification de leur quotidien ; une réduction des coûts pour la sphère publique.

Fort de cette nouvelle ligne de conduite - faciliter la vie des gens, faire confiance -, l'appareil public pourra se transformer pour initier de nouvelles politiques.

L'État lâcherait la bride aux initiatives locales.

Depuis longtemps maintenant (le cap des 1 million de demandeurs d'emploi en 1976), nous avons choisi le "traitement social du chômage". Le concept est matérialisé par les multiples mesures "d'accompagnement" des demandeurs d'emploi.

Délégué à Pôle Emploi, aux Missions locales, sous-délégué à une myriade d'acteurs associatifs, cet "accompagnement" est précisément modélisé par les pouvoirs publics. Longitudinale - on voit le demandeur d'emploi une fois tous les quinze jours (au mieux), mais en réalité une fois par mois, voire une fois tous les deux mois -, cette approche consiste à orienter le demandeur d'emploi, d'un acteur à l'autre, pour lui bâtir un parcours d'insertion.

Malgré son insuccès patent, on ne change pas d'approche.

Les causes de l'échec sont multiples - institutions noyées sous la masse de la demande, missions floues, multiplication des dispositifs et moyens saupoudrés (une personne de - de 26 ans accompagnée vaut 450 EUR par an pour une Mission locale, un adulte demandeur d'emploi de longue durée vaudra 800 EUR par an en parcours d'insertion, etc. ).

L'État demeure l'acteur central de ces dispositifs, convaincu que sa présence constitue une garantie. Toutes les collectivités locales participent, mais les innovations et les expérimentations sont quasi inexistantes.

Choisissons de décentraliser les actions en ce domaine, de s'appuyer sur les initiatives et idées de terrain des acteurs des territoires, et nous verrons que nous n'avons pas "tout essayé contre le chômage."

À l'échelle des villes ou métropoles ou pays, laissons naître et grandir des expérimentations sur deux à trois ans et concentrons l'action de l'État sur la mobilisation des moyens financiers et le contrôle des actions.

Impacts attendus - le changement de paradigme sera porteur d'espoirs et de sens, apportera innovation et dynamisme à un écosystème épuisé par 20 ans de lutte stérile contre le chômage de masse, apportera des réponses adaptées aux tissus économiques locaux et redynamisera les marchés de l'emploi locaux.


ERIC LAFOND