Moi, Leo, chômeur européen, au pays de Kafka...

Allons, allons. Il y a sûrement quelque chose comme "Hartz IV" pour vous en France ! » Voilà le bon conseil que me donne un agent de l'équivalent de Pôle emploi en Allemagne : demander un « Hartz IV » français, un minimum social à moins de 400 euros par mois. Après dix ans de cotisations aux caisses sociales allemandes, je devrais être traité comme quelqu'un qui n'a jamais contribué. Car l'Allemagne, pays de mon employeur qui vient de mettre la clef sous la porte, ne payera pas. Parce que je suis résident français. Mais, du côté français, on me refuse également toute indemnité. « Vous n'avez pas cotisé ici, donc vous ne pouvez certainement pas prétendre au chômage », me dit une conseillère de Pôle emploi, d'un ton tout aussi laconique que son homologue d'outre-Rhin.

L'expérience kafkaïenne que je suis en train de vivre me fait découvrir un mélange de cynisme et de désintérêt de la part des bureaucraties nationales vis-à-vis de ceux qui n'entrent pas dans leur schéma : les chômeurs européens, ceux qui ont franchi des frontières. Une catégorie de personnes qui ne devrait pourtant pas être déconsidérée dans une Europe qui veut combattre le chômage par la mobilité de ses habitants.

Quand Angela Merkel et François Hollande se réuniront à Berlin ce mercredi avec d'autres dirigeants de l'Union européenne pour mettre en scène un plan d'action contre le chômage des jeunes sur le Vieux Continent, ils ne manqueront pas d'encourager les Européens à bouger. Mais, attention, chers co-chômeurs européens : si vous êtes mobiles, vos droits sociaux, eux, ne le sont pas !

Quel a été mon tort ? J'avais accepté, en 2011, un poste en France pour le compte de mon employeur, le quotidien économique « Financial Times Deutschland ». Mais ce printemps, comme des centaines de mes collègues, j'ai été licencié pour cause de fermeture du journal. Alors que mes anciens confrères en Allemagne touchent normalement leurs droits, je me retrouve non indemnisable par l'Allemagne, car habitant en France. Et non indemnisable en France, car ancien employé allemand.

En cause, l'article 61 du règlement européen 883-2004. Cette disposition, de prime abord sensée et voulant éviter les abus aux dépens des systèmes nationaux généreux, produit des situations inextricables. Selon la règle, on ne peut obtenir des indemnités dans un Etat membre que si le dernier emploi était affilié à l'assurance-chômage de ce même pays. Cela vise, pour prendre un cas fréquent, à empêcher un Espagnol de vite élire résidence en France lorsqu'il sent venir son licenciement. Mais quand cette règle est appliquée à des anciens salariés légalement détachés d'un pays vers un autre, elle n'aboutit qu'à les priver de leurs droits.

« Retrouvez-vous un emploi avant de revenir nous voir », c'est en essence ce qu'on m'a répondu lorsque j'ai voulu contester la lettre de refus d'allocations chômage qui ne livrait elle-même aucun motif concret de rejet. Peu importe qu'une obligation de retrouver un emploi quelconque avec comme seule fin d'accéder aux indemnités puisse être une incitation à la fraude. Peu importe aussi que cette obligation constitue une discrimination par rapport aux chômeurs sagement restés dans leurs pays.
Ce n'est pas sur ce type d'absurdités que se pencheront Angela Merkel et François Hollande à Berlin. Lors du sommet, ils énonceront plutôt des mesures qui ne sont en grande partie qu'un maquillage de moyens déjà affectés à la lutte contre le chômage. Il faudrait aller beaucoup plus loin : en créant par exemple des fonds de compensation entre les pays. Pour que, dans mon cas, l'Allemagne rembourse à la France les indemnités qu'elle me doit. A défaut de pouvoir délester les statistiques françaises de ce nouveau chômeur qui les fait grossir inopportunément…

Il me reste de l'espoir : j'ai récemment découvert, au sein de Pôle emploi, une cellule d'agents spécialisés et très bien renseignés sur l'intégralité des articles du fameux règlement 883-2004 - même ceux qui me sont favorables. Car ils existent. J'ai envoyé un recours, j'espère un déblocage rapide. Je ne peux pas concevoir que l'Europe soit un synonyme de non-droit.

 

Leo Klimm

 

Leo Klimm est chômeur européen et journaliste franco-allemand à l'arrêt.

 


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