500 000 chômeurs formés ou les contresens de la formation en France

Plus que jamais, le dicton populaire "Déshabiller Pierre pour rhabiller Paul" (Emploi) incarne les impasses sociales et éducatives de notre pays avec une formation et une éducation devenues de dérisoires artifices de langage.

La réforme de la formation de 2014 est un triple échec

- Elle a posé comme principe que les salariés pourraient se former utilement et seuls, sans dialogue avec l'employeur (la formation devenant dès lors une potion magique hors sol de l'entreprise)

- Elle a désorganisé les services formation des entreprises (quelle que soit leur taille) en diminuant drastiquement leur cotisation obligatoire (au profit d'une incantatoire et illusoire responsabilisation sociale)

- Elle pousse à son paroxysme ce "traitement" social du chômage qui échoue depuis le début des années 80 (on garde le plus longtemps possible les jeunes dans le système scolaire, on évince les seniors du travail et on organise des stages parkings les chômeurs).

Depuis la réforme de 2014, les salariés peu qualifiés accèdent difficilement à la formation

- Les budgets formation ayant diminué en moyenne de 30 % les entreprises se recentrent sur leurs seuls salariés qualifiés (le ROI étant assuré pour les seuls ingénieurs, techniciens supérieurs ou cadres)

- Les formations "éligibles" au CPF (ce ridicule remplaçant du DIF) sont calquées pour la plupart (17 000 en tout) sur l'école et les diplômes de l'enseignement initial (sans rapport avec les besoins présents et futurs des entreprises)

- Le site et les process moncompteformation sont inutilisables pour des salariés dont on a prétendu qu'ils auraient la capacité de se former seuls (le Conseil en évolution professionnelle étant quant à lui une fantasmée information professionnelle)

- Le Socle des compétences (affublé de son ridicule patronyme de Cléa) est impraticable pour les salariés à force de barrières et de complexité élevées par une commission digne du Soviet Suprem : le Copanef (qui devait s'appeler Copinef !)

- Les formations du CPF, censées se dérouler hors temps de travail, sont un échec total (moins de 1 salarié sur 1000 pouvant réaliser seul et hors temps de travail une formation CPF)

- Le CPF enfin est sous-doté financièrement ce qui provoque très logiquement son microdéveloppement (le système s'autolimite dans la mesure où personne ne veut ni ne peut abonder financièrement ce fantasmatique dispositif).

Personne ne veut mettre le prix pour lutter contre les difficultés de six millions d'actifs faiblement qualifiés

Selon l'OCDE (Etude PIAAC de 2013), 22 % des Français en âge de travailler ont un très faible niveau de compétences (ce qui entraîne fort logiquement un manque de compétitivité du pays tout entier). Rapporter à 30 millions d'actifs cela signifie que 6 millions de personnes (dont 2 millions d'illettrés et 2 millions de jeunes sans aucune instruction) devraient très rapidement être formées ou reconverties professionnellement. Pour former 6 millions de personnes sur 3 années, soit 2 millions de personnes par an, il faudrait y consacrer, sur une base minimale de 6 000 euros par personne, environ 12 milliards d'euros chaque année.

Les entreprises privées, soumises à des cotisations sociales déjà très élevées, ne pourront pas payer pour ces formations (qu'il aurait été 10 fois moins coûteux d'organiser il y a 20 ans)

À l'heure des économies globalisées et concurrentielles, les entreprises privées ne disposent pas de dizaines de milliards d'euros pour requalifier ces 6 millions de personnes (dont beaucoup ne trouveront plus d'emplois sans d'énormes efforts éducatifs).

Les budgets nécessaires pour former les millions de personnes non qualifiées représentent au moins 12 milliards d'euros annuels, le prix de nos immobilismes répétés depuis l'an 2000.

Trois sources de financement sont envisageables sans augmenter les charges des entreprises

1- Solliciter les 15 milliards d'euros de fonds dont disposent les CE en France (les arbres de Noël ou les chèques cadeaux n'ont plus la même signification qu'en 1945 lors de la mise en oeuvre des "comités patates")

2- Faire payer une partie de leur formation aux salariés eux-mêmes.

Personne ne trouve anormal que les salariés paient pour leur assurance chômage ou maladie, pourquoi une cotisation formation serait-elle inenvisageable ? (ne pas maintenir son employabilité est aussi grave que tomber malade aujourd'hui)

3- Utiliser une partie des 8 milliards d'euros des fonds formation des fonctionnaires (jamais sollicités pour aider les chômeurs à la différence des fonds privés des entreprises)

Le chômage de masse en France n'est qu'accessoirement un problème de qualification

Trois raisons essentielles expliquent ce chômage massif et durablement installé dans la société française.

a) Une école qui s'est coupée de la société et des entreprises tout en encadrant très médiocrement la plupart des jeunes.

b) Un système social qui décourage l'activité tout en rendant le travail trop complexe, conflictuel et difficile à organiser.

c) Des règles et règlementations innombrables, instables produites par un État impuissant qui multiplie les textes de loi au lieu de favoriser le développement du pays.

Procrastiner n'est pas former, communiquer n'est pas éduquer

La France, comme rarement elle le fut en temps de paix, se trouve au pied du mur avec une nouvelle forme de défi social et intellectuel, le défi d'une économie de la connaissance où ne former qu'une partie des travailleurs ne permet plus de maintenir son rang de nation développée (la France est désormais au 21e rang pour la compétitivité selon le WEF, au 17e rang pour l'innovation).


DIDIER COZIN



Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir