En France, le chômage est une crainte auto-réalisatrice

Toutes les actions menées depuis 40 ans n’ont abouti qu’à une hausse continue du chômage. C’est la crainte du chômage elle-même qui a conduit à prendre des décisions, pleines de bonnes intentions, qui n’ont fait que déboucher sur le résultat qui voulait pourtant être évité. Pour autant, la France n’est pas faite pour être une économie totalement libérale. Une troisième voie est à arpenter.

La peur du chômage a touché l'immense majorité des Français, élites et dirigeants d'entreprises inclus, en passant bien sûr par les syndicats ouvriers et patronaux, les élus politiques. Toutes les actions ont été orientées vers l'aide aux chômeurs, le durcissement des conditions de licenciement, l'aide à la survie des entreprises en difficulté, le recours aux contrats aidés, répartis dans les associations et les collectivités.

Mais aussi, la recherche d'un emploi sûr a favorisé la demande envers les collectivités et la fonction publique et l'acceptation par tous de l'augmentation du nombre de postes dans la fonction publique, gage de sécurité face à des entreprises non fiables, voir progressivement qualifiées de voyous.

Une spirale anxiogène s'est installée. Le coût du travail et le coût des prélèvements se sont alourdis progressivement et inexorablement. Le niveau des prestations de chômage a favorisé le refus d'emplois ; soit trop éloignés géographiquement, soit moins rémunéré, soit trop différents du poste précédent. Les licenciements économiques se sont accompagnés progressivement de mesures d'aides, de reclassement, de financement de cellules, de plus en plus lourdes et toutes à la charge de l'entreprise.

Et la systématisation, la répétition, l'intensification des mêmes mesures pendant des décennies, acceptées par l'ensemble des Français, y compris dirigeants d'entreprises, puisque parfaitement justifiées socialement, n'ont fait que renforcer les difficultés. La sécurité de l'emploi privé s'est dégradée, emportant avec l'image des entreprises.

Car, en même temps, l'ouverture des marchés, la mondialisation progressaient également inéluctablement. En matière de décisions politiques, citons le marché intérieur européen, avec par exemple en 1993 la libre circulation des biens, des personnes, des services et des capitaux et l'Organisation Mondiale du Commerce, avec, pour ne citer qu'un exemple le protocole d'accession de la République populaire de Chine en 2001. En matière économique l'essor des conteneurs, le développement d'internet ont participé à ce développement. Tout a concouru à l'intensification de la compétition internationale.

En effet, ce n'est pas tant le niveau du coût du travail qui présente des difficultés que la concurrence internationale. Entre les entreprises, mais aussi entre les États, qui n'ont pas hésité eux non plus à faire du dumping fiscal et social.

Dès lors, que faire ?

- Conserver un niveau de prestations sociales important, dresser des barrières douanières et imposer des quotas d'embauche de travailleurs étrangers, bref, s'isoler du reste du monde ?

- Diminuer les prestations sociales, laisser le marché absorber les entreprises en difficulté, faciliter les licenciements et alléger le poids de l'État, donc accepter la totale libéralisation de l'économie ?

- Faire augmenter le niveau des prestations sociales des autres pays et rendre plus compétitives les entreprises françaises ?

Nul n'imagine plonger dans une économie autarcique et coupée du monde, du moins espérons-le. Et bien sûr, jeter à terre les acquis sociaux et passer à une économie totalement libérale n'est pas inscrit dans les gènes de la maison France. D'ailleurs, pourquoi ?

Alors, pourquoi ne pas chercher à faire augmenter le niveau des prestations sociales des autres pays ? Cela nécessite une prise de conscience de la part de tous, l'État en tête, bien sûr, mais aussi les entreprises, les syndicats et les médias.

L'État doit peser sur l'Europe, sur les droits de douane à l'encontre de pays trop peu sociaux, en commençant par ceux où le travail des enfants existe, où le quasi-esclavage des salariés est omniprésent, où les droits à la retraite sont insignifiants, etc.

Nos députés européens doivent agir également dans ce sens. Encore faut-il que nous soyons en mesure de le savoir et donc de le contrôler. Nous devons avoir plus d'information sur leurs projets, leurs débats, leurs décisions, les Lois votées.

Les entreprises françaises doivent travailler avec des sous-traitants ou des fournisseurs qui ont des comportements corrects vis-à-vis de leurs salariés. Les syndicats doivent porter le discours social dans les pays où les salariés ne bénéficient que de trop peu d'acquis sociaux, engageant un combat important pour des salariés extrêmement maltraités et redonnant un sens majeur à leur engagement. Les journalistes également ont un rôle à jouer, en alertant le public sur les comportements des États et des entreprises voyous.

Ce doit être une attitude systématique, répétée, de façon à opérer un changement dans le regard des autres pays envers le travail et son coût en France. L'amélioration des conditions sociales dans d'autres pays a commencé. Des tensions salariales ont entraîné des hausses de salaire en Chine, et même plus proche de nous, l'Allemagne a instauré un SMIC et de fortes hausses de salaire sont en cours.

Ces mouvements sont de nature à réduire l'écart social entre nos économies, sans que ce soit à la France de diminuer ses prestations. Des reportages parus à la télévision ont porté un regard critique sur les entreprises achetant des matières premières ou produits dans des pays à bas coût où les conditions sociales sont dramatiques, provoquant des prises de conscience salutaires.

Il faut à présent casser cette logique de la crainte du chômage devenue auto-réalisatrice. Ce travail a commencé, la Loi El Khomri y participe. Nous pouvons toujours regretter qu'elle ait été amendée, mais elle donne bien un signal fort d'inversion de logique. Il n'est plus possible de continuer de compter uniquement sur des conditions économiques internationales favorables et les décisions sociales des autres pays pour redresser la France.

Et en cette période pré-électorale, prendre garde à ne pas céder à la facilité en profitant d'une croissance qui n'est pas le fruit de la politique nationale pour recourir à nouveau aux éternelles méthodes. Il faut prendre en main son destin en cessant de prendre des décisions qui en réalité n'en sont pas.

 

LEIF ROUGERON



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