Chômage: la guerre des chiffres

La polémique fait rage en France et aux Etats-Unis sur le taux réel de la population sans emploi car les statistiques peuvent varier fortement selon les méthodes de calcul.

En France, le président François Hollande a fait de l’inversion de la courbe du chômage la condition sine qua non pour qu’il puisse se présenter à sa propre succession en 2017. Aux Etats-Unis, la politique monétaire de la Réserve fédérale dépend avant tout de l’évolution du marché du travail. En Suisse, les retombées négatives de la force du franc sont mesurées à l’aune de la hausse du chômage.

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Dans tous les pays, cet indicateur est scruté attentivement par les acteurs économiques et politiques. Il est surtout instrumentalisé à des fins politiciennes. Or, les chiffres du chômage différent beaucoup en fonction des méthodes de calcul utilisées au niveau national et sur le plan international.

Prenons la France, où la polémique sur la mesure du chômage fait rage depuis de nombreux mois. A la fin avril 2016, Pôle emploi recensait 3,511 millions de demandeurs d’emploi sans activité, alors que l’Insee (Institut national de la statistique) n’en comptabilisait que 2,845 millions au cours du 1er trimestre 2016. Cet écart énorme s’explique par des calculs fort différents du chômage.

Pôle emploi contre Insee et BIT

D’un côté, Pôle emploi comptabilise toutes les personnes inscrites dans son registre qui n’ont aucune activité professionnelle et qui sont tenues d’en rechercher une. De l’autre, l’Insee définit un chômeur selon la norme établie par le Bureau international du travail (BIT). Est chômeur «une personne (âgée de plus 15 ans) qui n’a pas travaillé, ne serait-ce qu’une heure au cours de la semaine donnée, est disponible dans les deux semaines et a entrepris des démarches de recherche d’emploi dans le mois précédent (ou a trouvé un emploi qui commence dans les trois mois)».

Dans les deux cas de figure, le bilan de François Hollande est mauvais. Le nombre de chômeurs a augmenté de quelque 566  000 personnes entre juin 2012 (date des élections législatives) et avril 2016 auprès de Pôle emploi, tandis qu’il a progressé de 194  000 personnes entre le 2e trimestre 2012 et le 1er trimestre 2016 d’après les enquêtes de l’Insee. Le taux de chômage au sens du BIT a progressé de 9,3 à 9,9% entre juin 2012 et mars 2016. Mais ce dernier est largement inférieur à la réalité. Il approcherait 20% s’il prenait en compte les chômeurs inscrits à Pôle emploi et qui exercent une activité temporaire pendant le mois sous revue.

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Poursuivons avec les Etats-Unis, où le taux de chômage a fortement reculé ces dernières années. Au mois de mai, il s’est élevé à 4,7%, alors qu’il atteignait 10% en 2009. Mais personne ne croit à ce chiffre et pas davantage à celui (4,9%) calculé selon la méthode fixée par le BIT, car beaucoup de personnes renoncent à rechercher activement un emploi ou ont cessé toute activité.

Au mois de mai, la population active s’est en effet contractée de 665  000 personnes. La part des personnes en âge de travailler n’a jamais été aussi faible (62,6%) depuis les années 1970. Comme en France, le taux de chômage tournerait plutôt autour de 20% s’il intégrait les personnes exclues du marché de l’emploi et celles qui voudraient travailler plus.

Plusieurs visages

En Suisse, l’enjeu est moindre car le chômage n’est pas une préoccupation majeure de la population. L’écart est pourtant considérable en fonction de la méthode de calcul choisie. Selon les relevés exhaustifs du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), la Suisse ne compte que 144  778 chômeurs à fin mai (soit un taux de 3,3%).

Seules sont comptabilisées les personnes annoncées auprès des offices régionaux de placement, qui n’ont pas d’emploi et qui sont immédiatement disponibles en vue d’un placement (peu importe qu’elles touchent, ou non, une indemnité de chômage). Mais, d’après les calculs de l’Office fédéral de la statistique, le nombre de chômeurs atteint 249 000 personnes (soit un taux de 5,1%) au 1er trimestre 2016. S’appuyant sur les directives édictées par le BIT, l’OFS procède à des enquêtes effectuées par le biais d’interviews téléphoniques et par extrapolation.

Le visage du chômage est donc très différent d’un pays à l’autre. La définition de ce fléau par le BIT permet de procéder à des estimations comparables au niveau international sur une base trimestrielle moins fluctuante qu’une mesure mensuelle. La réalité est néanmoins très complexe.

Taux d'emploi contre taux de chômage

D’une part, il faut se plonger dans toutes les statistiques sociales pour en connaître les nombreux méandres (chômage frictionnel, structurel et de longue durée, durée moyenne, fin des indemnités, temps partiel non désiré, invalidité, aide sociale, pauvreté, etc.). D’autre part, les chiffres restent silencieux sur les conséquences économiques et sociales du chômage ainsi que sur l’image que l’on se fait du chômeur dans des univers aussi différents que l’Andalousie, la Calabre, la Bavière ou Genève.

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De son côté, l’analyse du taux d’emploi déforme moins la réalité que les chiffres du chômage. Mais les méthodes de calcul peuvent aussi différer. L’OCDE indique la part des personnes actives occupées de 15 à 64 ans par rapport à cette population de référence. La Suisse figure parmi les meilleurs élèves avec une participation au marché de l’emploi de 80,6%. Comme elle recense un nombre élevé de travailleurs à temps partiel, ce taux serait revu à la baisse s’il était calculé en équivalents plein-temps.

Autrement dit, les statistiques peuvent amener à des interprétations fort diverses selon les hypothèses retenues.

Bilan La référence suisse de l'économie | Jean-Philippe BUCHS



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