Au travail par la voie Numérique

Trouver un emploi grâce au numérique : une opportunité pour ceux qui maîtrisent les nouveaux outils mais un obstacle pour les autres. Développer des plateformes accessibles à toutes les catégories de population, c’est la tâche qui attend les acteurs publics et privés du secteur.

Vous cherchez du travail et désirez vous inscrire à Pôle Emploi ? Une seule solution : se rendre sur le site web de l’établissement public. Vos allocations familiales n’ont pas été versées ? Là encore, inscription obligatoire sur caf.fr. Vous gagnez plus de 40 000 euros par an ? La déclaration d’impôt se fait dorénavant uniquement en ligne…

La révolution numérique bouleverse les usages, et malheur à ceux qui ne sont pas digital friendly, surtout dans le domaine sensible de la recherche d’emploi : 48 % des non-diplômés ne disposent pas de connexion internet à domicile, alors que 8O % des offres d’emploi sont accessibles uniquement sur le Web (source Emmaüs Connect). Finie la visite à l’agence ANPE locale pour consulter le tableau mural des petites annonces. Les offres sont désormais disponibles on line, sur le site de Pôle Emploi et les job boards (sites de recrutement) comme Monster, Keljob ou RegionsJob, mais aussi sur des sites généralistes comme Le Bon Coin. Ce pure player a vu sa catégorie «emploi» exploser depuis 2012. Aujourd’hui, il recense quelque 260 000 annonces d’emploi et, selon Antoine Jouteau, son directeur général, environ 100 000 candidatures seraient pourvues chaque mois. Les postes les plus recherchés : chauffeur, cuisinier, secrétaire, commercial, vendeuse, comptable. «Le plus important, c’est de faire correspondre les zones géographiques des entreprises et celles des candidats», confirme Antoine Jouteau.

Un matching («correspondance») qui permet d’atténuer les effets de pénurie ou de surplus de compétences grâce à l’utilisation du big data, comme le fait la société d’intérim Adecco. «Notre entité Altedia a créé un outil pour aider les candidats à avoir une meilleure connaissance des opportunités sur leur bassin d’emploi. Nous avons agrégé les données de Pôle Emploi, de l’Insee, de l’Afpa, d’Adecco et d’Altedia sur les 330 zones d’emploi», précise Christophe Catoir, président d’Adecco France.

Précieux pour localiser les offres d’emploi, ce moulinage des données par des algorithmes peut aussi aider à améliorer le sourcing, l’identification des candidats correspondant aux profils recherchés. Un enjeu considérable : un tiers des embauches échoue pour cause de non-adéquation des chercheurs d’emploi se présentant avec la culture de l’entreprise qui embauche. De plus, employeurs et cabinets de recrutement construisent leurs questionnaires autour de mots clés, avec comme conséquences des candidats clones et la mise à l’écart des profils atypiques.

Autre influence de la transformation numérique sur le marché du travail : des secteurs comme l’automobile et la logistique, gros pourvoyeurs d’emplois, sont en train de revoir leurs critères d’embauche. L’usine et l’entrepôt 4.0 vont avoir besoin d’employés compatibles avec la «digitalisation» et la robotisation. «Ces industries vont chercher des gens capables d’apprendre et de s’adapter à des environnements qui changent à grande vitesse. D’ici cinq ans, nous allons assister à la disparition de métiers peu qualifiés au profit du pilotage à distance de robots ou de chariots élévateurs», prophétise le président d’Adecco France.

Demain les robots

L’époque où la même qualification suffisait à remplir une vie de travail est révolue. Place à la formation permanente, à condition de posséder les qualités requises : adaptabilité, souplesse, appétence pour les outils numériques. «Il s’agit d’une bonne et d’une mauvaise nouvelle. La bonne : offrir plus d’opportunités à ceux qui ont ces capacités d’apprentissage. La mauvaise, c’est l’émergence d’un monde à deux vitesses», analyse Christophe Catoir.

Les jeunes générations, premières victimes du chômage (25,9 % en 2015 pour les moins de 25 ans), devraient logiquement bénéficier de cette irruption du numérique dans la sphère emploi. Ces digital native ne sont-ils pas les mieux placés pour trouver du boulot sur le Web ou les réseaux sociaux ? En réalité, la catégorie «jeunes» est loin d’être homogène. Pour Gérard Marquié, chargé d’études à l’Injep (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire), la génération Y fait l’objet d’a priori souvent erronés. «Il faut distinguer équipement et usage. Les lycéens ont des smartphones, mais ils s’en servent surtout pour des activités de loisirs et de relation entre amis : écouter de la musique, regarder et poster des vidéos, tchater sur les réseaux sociaux. En matière de recherche d’orientation, de stage ou d’emploi, ils sont beaucoup moins habiles, et l’origine sociale est fortement discriminante.»

Décrocheurs et «digital naives»

Un constat confirmé par une étude d’Emmaüs Connect (branche du mouvement qui lutte contre l’exclusion numérique), en mai 2015, qui montre que «les jeunes les moins diplômés voient Internet comme un moyen de distraction et de loisirs avant tout. Posséder une adresse mail, s’inscrire sur un réseau social professionnel ou utiliser les bons mots clés dans une recherche Google ne fait pas partie de leurs habitudes».

Gérard Marquié souhaite que les enseignants cessent de considérer le smartphone uniquement comme un élément perturbateur de la scolarité et s’emparent de cet outil pour aider les jeunes à réussir leur parcours d’orientation. Il cite l’exemple d’une enseignante d’anglais en lycée professionnel qui utilise le smartphone pour accompagner ses élèves dans la recherche d’un stage à l’étranger en réalisant avec eux des CV vidéo.

Les décrocheurs et les digital naives, une expression de la sociologue américaine Eszter Hargittai pour désigner les jeunes adultes mal à l’aise avec les outils numériques, constituent la population visée par Simplon.co, un réseau d’écoles créé à Montreuil en 2013 par Frédéric Bardeau et Erwan Kezzar (lire notre reportage page V). Labellisées «grandes écoles du numérique», comme l’école 42 de Xavier Niel, elles proposent des formations gratuites et sans condition de diplôme pour devenir développeurs web mobile ou technicien big data, des postes très recherchés. Ses cibles : les jeunes issus des quartiers urbains défavorisés, des zones rurales et de l’outre-mer. Depuis Marie-Galante (Guadeloupe) où il est en train d’ouvrir un de ces établissements, Frédéric Bardeau explique la mission de Simplon : «Nous voulons que le numérique ne soit plus un handicap pour ces jeunes, mais au contraire une compétence qui débouche sur un métier.» En trois ans, le réseau a formé 300 personnes et vise les 500 par an, avec un taux d’insertion de 80 % dans les trois mois. Pas mal pour des débutants qui n’avaient ni adresse mail ni CV Word, et ne connaissaient rien à la programmation informatique… Même si le fondateur de Simplon reste lucide et reconnaît pratiquer un écrémage préalable des candidats : «On prend plutôt le haut du panier des décrocheurs. Pas de SDF, de délinquants ou de jeunes avec des problèmes de "savoir être" très forts : on ne pourrait pas les gérer.»

Des ateliers personnalisés

Pour ce diplômé en sciences politiques et intelligence économique, le numérique est désormais «un prérequis pour s’insérer professionnellement. C’est aussi un ascenseur social puissant, y compris pour les illettrés du numérique». Simplon est partenaire de Pôle Emploi, qui a lui aussi entamé sa transformation numérique. Pour Misoo Yoon, directrice générale adjointe en charge de l’offre de services, le numérique «fluidifie le marché du travail, grâce à une mise à disposition rapide des offres et des CV». Le site pôle-emploi.fr agrège ainsi les offres de 76 partenaires ( des job boards, des quotidiens régionaux, des enseignes de grande distribution, etc.). «Le paysage d’Internet est complexe. Nous apportons un vrai service aux demandeurs d’emploi et aux entreprises», estime Misoo Yoon. Afin d’aider les 20 % de demandeurs d’emploi qui nécessitent une assistance numérique, Pôle Emploi a embauché 1 800 jeunes en service civique. L’établissement public propose également des ateliers personnalisés dans ses agences, sur rendez-vous.

Mais le fer de lance de cette offensive numérique, c’est le site emploi-store.fr créé par Anne-Leone Campanella, la directrice du programme digital. On y trouve un catalogue de services gratuits offerts par des partenaires dont plusieurs start-up, des tutoriaux sur la bonne utilisation des réseaux sociaux, des mooc, des quiz, etc. Le site enregistre 500 000 visites en moyenne par mois (3,5 millions depuis son ouverture). Pôle Emploi : un simple job board de plus ? «Absolument pas. La relation humaine à un moment donné du parcours professionnel ne sera pas remplacée par les outils numériques et le digital ne remplacera jamais le travail de nos 4 200 conseillers qui vont à la rencontre des entreprises», poursuit la directrice générale adjointe en charge de l’offre de services. Des intelligences artificielles pour trouver un emploi, ce n’est pas encore pour demain. Les digital naives peuvent souffler.






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