Chômage : un océan qui ne se videra qu'au compte-gouttes

En dépit de la reprise perceptible depuis le début de l'année, la structure même et les spécificités du marché du travail français ne permettent pas d'espérer un véritable redémarrage de l'emploi d'ici à 2017.

Trois ans après son arrivée à l'Elysée, François Hollande voit enfin l'horizon s'éclaircir sur le front du chômage. Les Français, échaudés par les promesses passées d'inversion rapide de la courbe, répètent à longueur de sondages qu'ils n'y croient pas. Mais la petite musique des jours meilleurs qui arrivent, jouée depuis des semaines par l'exécutif, commence à trouver un écho dans les faits et les chiffres. Mardi, l'Unédic a annoncé tabler sur une amorce de décrue du chômage dès cet été. Et l'Insee a indiqué jeudi anticiper une reprise des créations d'emplois cette année (+ 114.000 espérés), « avec une nette accélération au second semestre ». Economistes, partenaires sociaux et politiques s'accordent désormais à parier sur une inversion qui s'enclencherait ces prochains mois et se poursuivrait en 2016.

C'est naturellement une bonne nouvelle pour François Hollande, qui a lui-même conditionné sa candidature à un nouveau mandat à un redémarrage de l'emploi d'ici à 2017. Mais l'exécutif serait bien mal inspiré d'imaginer que le plus dur est passé. Car, pour détourner une célèbre formule de Jean-Pierre Raffarin, si la route est droite, la pente n'est pas assez forte, très loin de là : l'Unédic n'anticipe que 23.000 chômeurs de moins d'ici à la fin de l'année, puis 68.000 en 2016. Soit à peine un septième des 600.000 chômeurs supplémentaires enregistrés depuis mai 2012… A ce rythme, François Hollande aborderait la prochaine présidentielle encore lesté de 3,4 millions de chômeurs de catégorie A, ceux qui ne travaillent pas du tout. C'est pourquoi l'exécutif juge essentiel, selon la formule consacrée à Bercy et Matignon, d' « enrichir le contenu en emplois de la croissance ». Mais l'exercice sera particulièrement délicat : la structure même et les spécificités du marché du travail français ne permettent en effet d'espérer qu'une décrue au compte-gouttes.

Principal frein : le niveau de croissance dont la France a besoin pour faire refluer le chômage. Les économistes le situent autour de 1,5 %, quand il oscille autour de 1 % chez nos principaux voisins. La barre est plus haute en raison d'une spécificité hexagonale, qui constitue un atout à long terme mais un boulet à plus brève échéance : le dynamisme de sa démographie. Chaque année, 800.000 jeunes arrivent sur le marché du travail pour « seulement » 650.000 seniors qui en sortent. Conséquence, la population active augmente (+ 64.000 sur le premier semestre) et ce n'est qu'au-delà d'environ 150.000 emplois créés que le chômage commence à reculer. A l'inverse, les Allemands, vieillissants, voient plus de retraités libérer de postes que de jeunes en chercher.

Une baisse rapide du chômage sera d'autant plus difficile à enclencher qu'en dépit d'un chômage record, la France disposerait encore d'importantes réserves de main-d'oeuvre. L'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) estime ainsi que les entreprises y sont en sureffectif de près de 200.000 salariés. Essentiellement dans les grands groupes, nombreux à avoir limité les plans sociaux en France pour y préserver la paix sociale et leur image.

S'ajoute l'impact de la moindre flexibilité du marché du travail français et de la productivité élevée des salariés hexagonaux. Si la première a permis de faire monter le chômage moins haut, elle le condamne à baisser moins vite. Et si la progression dans le temps de la seconde a permis de limiter certains effets des 35 heures, elle ne joue pas en faveur des embauches, puisqu'elle permet au fil des ans de produire plus sans recruter. Sans oublier un possible effet boomerang des contrats aidés dont a largement usé l'exécutif pour contenir le chômage des jeunes : beaucoup vont arriver à échéance ces deux prochaines années, laissant présager un retour à la case Pôle emploi pour une part non négligeable de leurs actuels bénéficiaires : en moyenne, seul un bénéficiaire de contrat aidé sur deux est encore en emploi six mois après.

Même en cas de reprise marquée et durable, un autre défi attend la France : adapter l'offre de travail aux besoins. Quelque 2,5 millions de personnes sont désormais inscrites à Pôle emploi depuis plus d'un an. Parmi elles, 1 million, sous-qualifiées et parfois en détresse sociale, sont désormais « très éloignées de l'emploi », selon une étude de l'Unédic. Le risque est que, faute d'un net effort pour les réinsérer, ils viennent accroître par sédimentation le chômage structurel dans l'Hexagone. Dans un marché très segmenté, avec un quasi plein-emploi des cadres et un taux de chômage quatre fois plus élevé chez les ouvriers peu qualifiés (20 %), la formation des chômeurs est un enjeu clef. L'exécutif et les partenaires sociaux en ont conscience et mettent l'accent dessus. Mais, contraintes budgétaires obligent, les moyens de Pôle emploi sont limités et le nouveau compte personnel de formation (CPF), censé devenir le pivot du dispositif, peine à entrer concrètement en pratique.

Pour toutes ces raisons, la reprise devrait s'accompagner d'une grande prudence des entreprises en termes d'embauches, avec, dans l'attente d'un plus net regain de confiance et de visibilité, un recours prioritaire aux CDD et à l'intérim, ce dernier ayant d'ailleurs déjà commencé à rebondir depuis le début de l'année. Pôle emploi prévoit ainsi, en parallèle du repli des chômeurs de catégorie A, une hausse des chômeurs de catégories B et C (+79.000 d'ici à fin 2016, en plus des + 93.000 recensés depuis janvier), qui travaillent en partie dans le mois. Autrement dit, toutes catégories confondues, le chômage, ou plus précisément les inscriptions à Pôle emploi, sont parties pour progresser encore jusqu'à la fin du quinquennat.


Par Derek Perrotte Journaliste au service France



    Chômage : un océan qui ne se videra qu'au compte-gouttes - Pinel pour « Les Echos »


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