Diplômés de l'université, les mal aimés du marché du travail

Les diplômés de l'université, contrairement à ceux des écoles de commerce, éprouvent les pires difficultés à trouver un emploi, en France. Peut-être que l'herbe serait alors plus verte ailleurs.

À l’heure où l’Europe semble en crise, où le marché de l’emploi français est saturé, quel avenir pour les élites et diplômés français ? Nombreux sont ceux qui, à l’image de Félix Marquardt , scandent aux jeunes de se barrer, de faire l’effort de se battre pour réussir et de faire leurs armes à l’étranger, quel bilan pour nous, les heureux universitaires diplômés de la Sorbonne ?

Au-delà de longs discours, le rayonnement de l’Union européenne à l’étranger a toujours une valeur ajoutée certaine. Le programme Erasmus fonctionne, mais à quel prix ? Nos enseignants, qui pour la plupart ne nous connaissent pas, nous encouragent à nous professionnaliser durant nos cursus, qui plus est, à l’étranger, sans aide ni conseil, pour une meilleure reconnaissance en prévision des sélections drastiques de nos propres masters.

Les étudiants de l'université sont sous-estimés

Mais face à nos collègues d’écoles de commerces moyennes, au capital de départ souvent inégal, ou par des choix que je trouve plutôt douteux, qui paient au prix fort un accompagnement complet notamment à l’étranger, encadrés par leurs professeurs, se voient offrir contacts et offres d’emplois sans effort. Ils viennent eux-mêmes se spécialiser dans nos facs en masters, et avec des curriculums bien plus complets, évidemment. Qui plus est, après avoir été formés, bien formés par nos universités, nombre d’entre nous ne sont pas admissibles dans notre propre dernière année de master, souvent faute de place – quelle surprise –, contraints de finir en école, la boucle est bouclée.

Les directeurs de recherche même en école, les "PhD" comme on les appelle outre-Manche, nous "dirigent" parfois avec un pauvre échange de quelques mails, sans même rencontrer physiquement leurs étudiants, en fait, sans même lire complètement nos travaux de master. Trop souvent, nos sujets de recherches, encadrés par des thésards et chercheurs bien heureux, peuvent finir par compléter le deuxième chapitre de leurs thèses. Mais, nous les étudiants, ne gagneront pas notre pain en restant cloîtrés dans les bibliothèques universitaires saturées à se poser les mauvaises questions. Il faut réfléchir le plus tôt possible à sa stratégie professionnelle.

Notre statut bancal et, en France, inapproprié de « chercheur » ou encore mieux, « d’expert », car réservés aux docteurs, sont acquis pour les plus audacieux pour contourner les brides du système. Avec ce titre précaire, nous tentons de publier nos propres analyses, des publications qui sont censées renforcer notre profil professionnel pour mieux faire face au marché du travail, en vain. Les étudiants en fin de cursus qui osent se frotter au monde de la recherche en participant à divers colloques et conférences sont alors rappelés à l’ordre par leur administration sur leur statut. Entendu. Pourtant, bon nombre d’universités anglaises ou américaines fonctionnent en sens inverse, poussant leurs étudiants à ce genre d’initiative.

Rien d’étonnant au final que nos recruteurs croient sur parole les capacités des candidats sortis tout droit d’écoles. Il serait pourtant intéressant de comparer le travail fourni par les universitaires avec ceux d’écoles, souvent de simples labels qualité. Évidemment, « le plus difficile, ce n’est pas de sortir de Polytechnique, mais de sortir de l’ordinaire » disait Charles de Gaulle, alors nos grandes entreprises refoulent en masse les universitaires. Nous sommes rapidement écartés avec un mail automatique absolument pas personnalisé, préférant les candidats des prestigieuses, renommées et tant couteuses grandes écoles.

Même les plus patriotes d’entres-nous qui visent des postes qualifiés en France, pour certains à haute valeur ajoutée ne passeront pas. Pourtant, quelle école, et même quelle université pourrait prétendre nous former à un emploi ? En réalité, l’étiquette « école » rassure les recruteurs sur notre capacité à penser, écrire, comprendre et ainsi nous serons capables d’être formés à notre métier en interne, directement sur le terrain, une fois embauchés.

Puisque nous, les jeunes diplômés universitaires, ne sommes pas opérationnels, nos groupes ont tendance à recruter beaucoup en interne. Les diplômés Bac+3 ne seraient-ils pas préférés aux masters pour les former en interne ? Ainsi, les entreprises créent une obligation et une fidélité de leurs salariés. Pour les recrutements en externe, les ouvertures de poste, il y a une relation de cause à effet : les seniors et dirigeants français sont issus d’écoles et vont puiser dans les nouvelles promotions de leurs propres écoles. Ainsi va la loi du marché.

Renoncement et précarité

Mais les élus du système scolaire, parce qu’il y en a, diplômés en masse, ne sont pas sortis d’affaire, car notre génération souffre du grand nombre de diplômés sur le marché. Nombreux sont ceux qui finissent soit par enchaîner les stages et CDD, soit se résignent et travaillent dans des branches qui ne sont pas les leurs, avec des salaires inférieurs à leurs prétentions, c’est bien connu. Pour les plus chanceux d’entre nous, les prétentions salariales sont bien en dessous des évaluations des cabinets spécialisés comme HAYS. Comparativement, les salaires sont similaires à ceux des collègues qui travaillent depuis trois ans avec un BTS, ils avaient raison, alors.

Pour beaucoup, après six mois à toucher honteusement le RSA, beaucoup avortent dans la douleur d’un emploi d’agent d’accueil et de serveur par nécessité, mais surtout par abandon. Pour d’autres courageux, ils feront une formation professionnelle, artisanale ou manuelle qui assurera un emploi. Qu’en est-il du chômage alors ? La réussite passe-t-elle toujours par la réussite de nos parents ? Oui, soyez lucide, la reproduction sociale est toujours là.

Banlieusards, collègues, universitaires, chômeurs, étudiants, chercheurs, thésards, RMIstes, quelle est la solution ? Le sacre de la thèse, revenant à faire environ un Bac+8 est alors envisageable : trois ou quatre ans de côté pour un sujet plus ou moins passionnant, à produire une étude longue, fastidieuse, mais de qualité, qui n’intéresse plus personne, bonne nouvelle. Puis vient, pour les sciences humaines en tout cas, la chute : la recherche d’emploi. Et cette fois, le discours est surement plus honnête : vous êtes surdiplômé pour le poste. Pourtant nous voilà docteurs : l’ascension sociale est un mythe.

Une des clés, semble-t-il, est de laisser mûrir son projet, et de savoir s’entourer. Le fameux "piston" est honnêtement le vrai mot à mettre sur cette histoire de carnet d’adresses expliqué à l’école, fourni par l’école ? Sinon, les cours de management stratégique nous donnent un autre filon, aujourd’hui, le prix de notre réussite n’est pas de trouver notre job, mais de le créer.

Alors même si le bilan est amer, il en va de notre survie de croire en nos compétences et il faut alors porter nos idées et nos convictions en prêchant un angle d’étude innovant à l’étranger. Nous démontrerons alors nos qualités et ainsi, celles de l’enseignement public français bien plus loin, car l’éducation française est reconnue à sa juste valeur à l’international. Les lycées français de l’étranger sont très prisés et bon nombre d’étrangers ayant les moyens y inscrivent leurs enfants.

Que fait l’État pour défendre l’éducation nationale supérieure ? Ne faudrait-il pas prendre certaines mesures comme limiter les offres d’emplois "discriminantes" ou imposer des quotas publics/privés dans les entreprises liées aux finances publiques ? Un jour viendra où la fuite de la jeunesse française diplômée coutera cher à la France. Allez, bonne chance.


Victor Chauvet / Chercheur, consultant, auteur



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